UNE FEMME LIBRE – chapitre 1/13 – Ma mère, cette héroïne

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Ma mère, cette héroïne !

   Je suis née un 14 juillet de l’année 1946 à Montebourg, petit village du Lot-et-Garonne. Aux dires de ma mère, mon accouchement fut long et difficile. Je n’étais pas dans la bonne position, le cordon ombilical était entouré autour de mon cou. Ma mère âgée de trente-huit ans, âge avancé pour donner la vie dans l’immédiat après-guerre, me mit au monde dans sa chambre avec l’aide de la sage femme du village.

   Cela faisait des mois qu’elle vivait séparée de Roland, son mari. Qu’elle fut de nouveau enceinte avait alimenté les commérages dans la région. La version officielle était que mon père et elle avaient décidé de se donner une seconde chance de former une famille unie. Quelques jours après ma naissance, il la quitta sans raison apparente.

   Je suis venu au monde à « Marre », un hameau formé de quelques fermes d’élevage, de notre petite maison en forme de chalet et d’une vieille et imposante bâtisse surplombant l’ensemble, ancienne maison de famille de ma mère. Vingt ans plus tôt, une sordide histoire d’escroquerie avait mis un coup d’arrêt à ses beaux projets.marre

   Mon grand-père maternel, François Ressigeac, notable respecté, député radical socialiste, avait épousé l’héritière d’une famille de propriétaires terriens de la région, les Besnard.ressigeac

   Trois ans avant la naissance de ma mère, il avait fait édifier cette imposante demeure en surplomb du village pour veiller sur les terres de sa femme et surtout assoir sa position sur ses administrés.

   Il avait confié la gestion des terres à un régisseur, l’agriculture ne le passionnant guère. Suite aux malheurs survenus à deux de ses trois enfants, ma grand-mère était en grande souffrance. L’ainée, Solange, était décédée de tuberculose à l’âge de quinze ans. Le cadet, Louis, gazé lors de la Grande Guerre, n’avait survécu que quelques mois. Bouleversée, ma grand-mère s’était progressivement murée dans le silence. Mon grand-père, tout aussi ébranlé par le sort funeste qui s’acharnait sur sa famille, avait reporté son affection sur sa fille chérie, ma mère. Il la poussa à s’instruire, à exprimer ses opinions et à développer ses talents artistiques. Chez les Ressigeac, les femmes avaient beau ne pas travailler, elles étaient encouragées à participer aux débats et à poursuivre leurs passions. Montrant de belles prédispositions pour les arts, ma mère s’était lancée dans le théâtre et la peinture.

   Ce type d’éducation, peu commun à la campagne dans les années 1920, suscita désapprobation et mépris dans les rangs de la bourgeoisie locale. Dans ces familles, même parmi les plus progressistes, on était plus préoccupé à inculquer les bonnes manières aux jeunes filles en vue de leur trouver un bon parti et de leur assurer une position sociale qu’à les encourager à réfléchir et à s’émanciper. Chez les Besnard, grands propriétaires terriens de la région, on choisissait le gendre au poids foncier de sa famille.

   Encouragée par la bienveillance paternelle, ma mère se cultiva, déploya ses talents, prit soin d’elle. Elle montait des pièces de théâtre dans le grand salon, invitait ses amies, leur attribuait des rôles et les mettait en scène. Manifestement, cela leur plaisait, bien qu’autant de liberté suscitait beaucoup de jalousie.

   Ma mère adorant s’habiller, mon grand-père l’accompagnait régulièrement à Agen pour faire les boutiques. Elle était folle de belles toilettes, de chaussures et de sacs. Il lui avait fait emménager un dressing qu’elle remplissait de ses dernières trouvailles.théatre   Durant la journée, elle passait son temps à peindre des natures mortes, marquant un désintérêt manifeste pour la nature vivante environnante. Elle choisissait des légumes, fruits, fromages, gibiers ou poissons dans la cuisine et s’attelait à leur composition et leur représentation, un pinceau dans une main, la palette dans l’autre.nature morte

   Eprise de liberté, très attachée à son indépendance, elle était l’âme de la grande demeure. Bien que se désintéressant de ses prétendants trop campagnards à son goût, au village, elle avait la réputation d’être une jeune femme dissipée à laquelle son père passait tous les caprices. La fille de Marre, si moderne et éveillée, était enviée et raillée.

   Et puis, un après-midi de novembre 1931, tout bascula.

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