femme libre

UNE FEMME LIBRE – chapitre 1/13 – Ma mère, cette héroïne

Comme à son habitude, mon grand- père, accompagné de son suppléant à la députation, du régisseur et de quelques rabatteurs, partit à la chasse au cerf. Avant de partir, Renée l’embrassa affectueusement sur le front. Ce fut la dernière fois qu’elle le vit vivant. Selon la version officielle, il fut victime d’un accident de chasse, d’un coup de fusil malheureux qui le frappa en plein cœur. L’auteur du coup mortel, son suppléant, invoqua une terrible erreur d’appréciation. A la vue de mouvements dans les fourrés, il avait tiré à l’aveugle, prenant mon grand-père pour le grand cerf… Mon grand-père fut tué sur le coup. Il faut savoir qu’il entretenait des rapports houleux avec son suppléant qui par ailleurs s’entendait comme larron en foire avec le régisseur qui lorgnait depuis toujours sur les terres de la famille. D’après ma mère, l’acte était non seulement intentionnel mais prémédité. Le suppléant devenu député mit par la suite tout son poids dans la balance pour étouffer l’affaire, achetant les rabatteurs et les autorités de police.

   À l’annonce de la mort de mon grand père, ma mère s’effondra physiquement avant de réagir avec force, s’adjoignant les services d’un avocat réputé, pour faire toute la lumière sur cette sombre affaire. Elle ne put compter sur sa mère qui perdit la tête et fut placée en maison de santé.

   Confrontée à la corruption et au manque de coopération des autorités locales, la procédure sur l’accident de chasse fut vite classée, le suppléant et le régisseur obtenant un non-lieu.

   En quelques semaines, ma mère perdit sa belle insouciance. Quelques jours plus tard, une nouvelle épreuve mit fin à ses projets de vie.

  En se plongeant dans les comptes de la propriété, elle dut se rendre à la cruelle évidence : les caisses étaient vides et l’exploitation croulait sous les dettes. Ruinée et surendettée à l’âge de vingt ans, elle dut se résoudre, la mort dans l’âme, à vendre. Après avoir réglé les dettes, il ne lui resta que quelques milliers de francs. La fortune des Besnard, détournée par le régisseur et ses complices, s’était évaporée. Elle dut s’installer chez une de ses cousines.

   Quelques semaines plus tard, ma mère fut convoquée chez le notaire. Accablée par le sort qui s’acharnait sur elle, elle s’y rendit à reculons. Contre toutes attentes, le notaire lui redonna un peu d’espoir. Lors de l’établissement de la déclaration initiale, plusieurs terrains autour de la grande marre avaient été oubliés. Si elle s’acquittait des droits, elle en deviendrait propriétaire. Prête à tout pour se réapproprier sa terre, elle régularisa la situation et, avec l’argent restant, y fit édifier une petite maison.

   De dimension modeste, la construction faisait tache au milieu des terres spoliées. D’un format peu commun, celui d’un petit chalet, de plain-pied, elle était très fonctionnelle pour son époque. Ma mère l’avait faite équiper du matériel dernier cri (un poêle à mazout, un Servair, l’ancêtre du frigidaire, l’électricité). Il y avait deux chambres, la plus grande pour ma mère et moi, l’autre pour ma grande sœur. Mon frère, en apprentissage chez mon père, boucher en ville, se contenterait du canapé du salon, les rares fois où il viendrait nous voir. Il y avait une salle à manger indépendante, une petite cuisine et un espace à tout faire pour la buanderie et le stockage.

   Une nouvelle fois, malgré la modestie de la petite maison, les voisins furent jaloux de sa modernité. Il est vrai qu’à l’époque, les gens de la campagne cohabitaient encore avec les bêtes, s’éclairaient à la lampe à huile ou cuisinaient sur un réchaud de fortune.

   Ma mère supervisa la construction du chalet juste qu’au moindre détail, de l’agencement des pièces aux clôtures en passant par le lavoir moderne. Ayant interrompu ses études après le brevet pour s’adonner aux arts et à la culture, elle prit des cours de comptabilité par correspondance. Elle avait besoin de travailler, ses dernières économies avaient été investies dans les travaux. Elle dut tourner le dos à ses passions artistiques et se mettre en quête d’un emploi. Les notables locaux, le notaire, l’expert-comptable, l’avocat ou le directeur de l’usine lui fermant leurs portes, elle prit ce qui se présenta : un emploi de serveuse au restaurant du Midi.

   En se rendant en ville, on avait beau la montrer du doigt, elle n’en avait cure, marchant la tête haute, vêtue de façon moderne et audacieuse. Il n’était pas question qu’elle se cache ou renonce à sa vie après la spoliation criminelle dont elle avait été victime.peinture

Elle continua à sortir et à faire des efforts pour plaire. Accompagnée de sa cousine, elle se mit à fréquenter les bals municipaux, pomponnée et habillée à l’avant-dernière mode. Aucun homme ne rendait grâce à ses yeux : pas assez courageux ou cultivé, trop conventionnel, machiste… La liste des reproches à l’adresse de ces hommes peu habitués à ce qu’une femme leur tienne tête était longue.

Suite, page suivante : cliquer sur « 3 » ci-dessous