femme libre

UNE FEMME LIBRE – chapitre 1/13 – Ma mère, cette héroïne

Et puis un jour, rien ne se passa comme elle l’avait imaginé dans ses rêves. Elle rencontra l’inverse du prince charmant et en tomba amoureuse. Plus âgé de quelques années, de taille moyenne, brune, la peau tannée par le soleil, le costume noir lustré et élimé, il séduisait les filles avec son bagou. C’était un grand nageur. Il traversait le Lot, piège à courants et charriant nombre de débris, comme d’autres feraient une longueur de piscine. Peu cultivé, brutal et autoritaire, il lui plut au premier coup d’œil. Cela ne s’expliquait pas. Ce fut un véritable coup de foudre. Il s’appelait Robert et était apprenti boucher dans la boucherie familiale du centre-ville. Il maniait le couteau comme d’autres les mots.

   Ce fut plus qu’une passion passagère car quelques semaines plus tard, il s’installa dans la petite maison moderne. Ma mère tomba rapidement enceinte de ma sœur Jeanne. Ils se marièrent un jour gris de novembre 1932. Les parents de mon père n’assistèrent pas au mariage refusant d’accueillir cette femme rebelle et désargentée, fille de politicien éliminé lors d’un règlement de comptes. Par amour pour cet homme, elle fit une croix sur ses revendications d’indépendance et d’émancipation et s’investit à fond dans son rôle de femme au foyer, de mère et de femme d’intérieur.

   Malheureusement, leurs rapports tournèrent rapidement à l’affrontement. Ils n’avaient aucun centre d’intérêt en commun. Mon père passait peu de temps à la maison. La journée, il travaillait à la boucherie et le soir, il se laissait entraîner par ses amis dans des beuveries sans fin. A chaque fois, elle essayait de prendre sur elle et de recoller les morceaux, mais leur relation tourna au cauchemar. Il devint violent et tyrannique. Il ignorait ma sœur purement et simplement. Ma mère donna naissance à un garçon, mon grand frère Pierre. L’arrivée de ce garçon ne le concerna pas davantage.

    Son calvaire dura sept longues années. Au fil du temps, la femme sensible et légère prit de la dureté et de la force. Son corps s’épaissit, son visage se remplit.

mère

   Au lendemain de l’armistice de 1940, elle ferma la porte à son mari, de retour de mobilisation, et le menaça, fait rare à l’époque, de divorcer. Craignant de devenir la risée du pays, mon père utilisa tous les moyens pour l’en dissuader. Elle s’opposa à lui à de nombreuses reprises jusqu’au jour où elle prit définitivement le dessus. Elle éparpilla ses affaires dans la cour et le jeta dehors de force. Il lui promit le pire.

   En pleines restrictions, mon père devint la plaque tournante du marché noir mais ne leva pas le petit doigt pour nourrir ses propres enfants déterminé à soumettre celle qui le défiait.

   Ma mère ne se démonta pas. Pour assurer notre subsistance, elle devint fermière. Elle fit construire des cages à lapins, un enclos pour les poules et se lança dans la culture de légumes. Pour nous habiller décemment, elle prit le premier travail venu.

famille

   Elle frappa une nouvelle fois à la porte des anciens amis de son père, qui, cette fois lui ouvrirent leur porte et la cantonnèrent aux taches ménagères les plus humiliantes et rudes. Ma mère dut en prendre son parti. Nécessité faisait loi. Renoncer à ses envies, ses passions, ses désirs de voyages et de libération était le prix à payer pour assurer la subsistance de sa famille. Elle témoigna alors d’une force de caractère et d’une abnégation hors du commun pour préserver ce qu’elle avait de plus cher au monde.

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UNE FEMME LIBRE – chapitre 2/13 – Une petite enfance sauvage