UNE FEMME LIBRE – chapitre 2/13 – Une petite enfance sauvage

femme libre

   Mon plus lointain souvenir remonte à un soir d’automne 1950. J’avais trois ans. J’étais dans la cuisine. Ma tête dépassait à peine du plateau de la table dont j’essayais d’éviter les coins saillants. Il y avait beaucoup d’agitation dans la pièce. Ma sœur se disputait avec ma mère. Je ne comprenais pas pourquoi. Ma mère allait-et-venait sans cesse. Elle était chic dans sa robe longue noire bien ajustée. Elle avait accroché un camé à sa boutonnière. Elle s’était coiffée, poudrée et parfumée. Puis, elle a enfilé un gros imperméable, attaché son bonnet de pluie imprimé et est sortie dans la précipitation, sans même m’embrasser ou me dire un mot. Je suis restée bouche bée. Je me suis faufilée entre le carreau et le rideau de la porte-fenêtre avec vue sur la cour, l’observant s’affairer à l’extérieur. Dehors, le temps était épouvantable : bourrasques violentes, pluie drue et nuit noire. Ma mère a alors enfourché sa vieille mobylette, allumé les phares et s’est mise à pédaler avec vigueur. Le vieil engin a commencé à pétarader et s’est emballé. Sans un regard pour nous, elle s’est éloignée de la maison. Je me rappelle avoir fixé le feu arrière rouge très longtemps. Je m’y accrochai comme à un phare jusqu’à ce qu’il s’évanouisse. La bouche et les mains sur la vitre, je faisais beaucoup de buée. J’ai fini par ne plus rien y voir. J’ai essuyé le grand carreau et là, effroi, la loupiotte avait disparu. J’ai cherché partout dans la nuit, essuyé la vitre à plusieurs reprises, sans plus de résultats. Ma mère s’était dissipée en terre inconnue. J’étais désemparée, un peu comme si je venais de la perdre à jamais. Je me suis mise à pleurer de toutes mes forces. Et puis, la voix monocorde et dépassionnée de ma sœur m’a rappelé à la réalité : 

     — Josette, il se fait tard ! Viens te coucher ! C’est pas la peine de pleurer, Maman a eu une urgence, encore un diner à préparer. Elle va surement rentrer tard. Et puis, c’est l’heure de dormir.

   Je n’ai pas bougé, le visage et les paumes collés sur la vitre. Elle m’a tiré par la manche droite. J’ai résisté. Puis elle m’a attrapé le poignet et j’ai fini par céder. J’ai redoublé de pleurs.

   J’ai toujours été très proche de ma mère. Elle me le rendait bien. Elle me plaçait souvent au centre de ses attentions. Il est vrai que j’étais la petite dernière. J’ai le souvenir qu’elle me brandissait avec fierté devant les autres. J’étais une belle enfant, blonde, fine de traits, un petit bout de chou singulier. Elle prenait plaisir à m’habiller de petites tenues immaculées. Elle était heureuse de m’avoir mise au monde. Elle me tenait toujours d’un bras ferme, je me tournais vers elle pour me protéger des campagnards.fu1

   J’ai peu de souvenirs de mon frère et de ma sœur durant mon enfance.

   Mon grand frère était très occupé à la boucherie bien que cohabitant difficilement avec notre père. Ses rares temps libres, il les passait à faire toutes sortes de sports. Il cultivait son physique et multipliait les conquêtes. Il faisait chavirer le cœur des filles, un peu comme mon père à son âge. C’était un séducteur patenté.

   Ma sœur est partie de la maison alors que j’avais quatre ans. J’en ai gardé un mauvais souvenir, car j’ai hérité de sa chambre alors que j’occupais celle de ma mère jusque là. Déjà que je la voyais peu la journée ! Hasard ou coïncidence, ma sœur s’est mariée à un cousin apparenté aux Besnard. La famille de ce dernier possédait des terres dans le centre-ville qui serviront plus tard à lotir les premières maisons d’ouvriers de l’usine Pont-à-Mousson de Fumel. Cela procurera à ma sœur, mère au foyer, un certain confort matériel. Elle avait interrompu ses études après le certificat d’études et avait beaucoup souffert de la relation heurtée et violente entre mes parents. Totalement délaissée sur le plan affectif, elle recherchait la sécurité avant tout. Très prise par son foyer, je ne la vis plus qu’à de rares occasions.

    J’entretenais peu de rapports avec ma sœur et mon frère, même si sur les photos, ils me tiennent souvent la main. J’avais toujours le regard ailleurs, dans le vide, un peu comme s’ils étaient des parents éloignés.

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