femme libre

UNE FEMME LIBRE – chapitre 2/13 – Une petite enfance sauvage

De quatre à cinq ans, ma mère devint invisible. Elle partait tôt le matin et rentrait tard le soir. Je passais mes journées à rêvasser ou à jouer avec les animaux. J’aimais aussi explorer les environs immédiats. J’étais curieuse de tout. Privée de relations humaines, j’étais une sorte d’enfant sauvage.

fu3   L’entre moi quotidien était rythmé par les allers et retours d’une voisine qui me donnait les repas du midi et du soir, un peu comme à un animal domestique que l’on abandonne ensuite le restant de la journée. Ma mère étant tous les soirs de service chez les notables de Fumel, la voisine me couchait sans me border. Censée rester jusqu’au retour de ma mère, je me levais parfois pour m’assurer de sa présence. Ne voyant la plupart du temps personne dans la maison, j’étais proprement terrorisée. Je me barricadais dans la chambre, tressautant au moindre bruit suspect, jusqu’au retour de ma mère. J’en ai conçu très tôt une grande animosité envers ceux qui ne prenaient pas soin de moi ou me privaient de la présence de ma mère en l’accaparant jusqu’à pas d’heures.

   Le dimanche, seul jour où j’aurais pu profiter d’elle, elle passait son temps à nourrir les bêtes, nettoyer la maison ou bêcher le jardin. Comme elle me reprochait d’être toujours dans ses pattes, je me réfugiais dans ma chambre pour bouder. Manquant effroyablement d’affection, je pleurais souvent la nuit espérant qu’elle vienne me réconforter. C’était généralement vain car, ivre de fatigue, elle dormait d’un sommeil profond. Je ne lui en voulais pas. Elle assumait tous les rôles.

   Paradoxalement, se sentant peut-être coupable d’être toujours absente, elle enchainait les heures supplémentaires chez ses maîtres pour pouvoir m’acheter des petits habits ou des jouets. C’était un vrai cercle vicieux. Pour se racheter, on ne se voyait plus. Je devins de plus en plus agitée, intenable, totalement insatisfaite.

   Je ressentis très tôt le besoin de m’échapper de cette prison, de cet enclos. J’en vins à haïr cette campagne. Certains jours, je m’aventurais le plus loin possible, munie de quelques biscuits, parfois même jusqu’à la route en contrebas, ma frontière imaginaire. Ces petites fugues me grisaient. Un jour, je suis allée jusqu’à l’ancienne maison de famille. J’observai par les fenêtres l’intérieur cossu. C’était vieillot, poussiéreux, hors du temps. On était beaucoup mieux dans notre petit chalet. Et puis, j’ai entendu le bruit des chiens. J’ai détalé à bride abattue. Ce fut la peur de ma vie. Je n’y ai plus jamais remis les pieds. Ce vieux manoir hanté, c’était définitivement du passé.

   Entre les routes à ne pas franchir, les chiens méchants, les bêtes des voisins, je me sentais encerclée et ça me déplaisait profondément.

   Bien que ne sachant pas nager, je fréquentais assidûment les bords des mares et le lavoir. Je me plaquais au sol et, avec les mains, je brouillais l’eau de sorte à agiter les têtards. Ma mère ne soupçonnait pas une telle hardiesse. Si elle l’avait appris, elle serait devenue folle. Un de nos petits voisins, tombé la tête la première dans le lavoir, avait échappé de peu à la noyade. Ma mère avait dû faire clôturer les points d’eau et m’avait interdit de m’en approcher. Contournant son interdiction, j’avais cisaillé le grillage à des endroits stratégiques pour me ménager quelques passages.

   Cette vie en solitaire suivit sa petite routine désespérante jusqu’à cette fin d’après-midi de l’été 1952. J’eus alors la plus grande surprise de ma vie.

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