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UNE FEMME LIBRE – chapitre 2/13 – Une petite enfance sauvage

Occupée dans le pré voisin à faire sortir un grillon de son trou à l’aide d’une paille et d’un verre d’eau, j’entendis au loin la voix de ma mère qui m’appelait. Ça m’inquiéta, elle ne rentrait jamais à la maison aussi tôt. Je me suis redressée et je l’ai vue, entourée d’enfants pas plus hauts que moi. Je les ai vite rejoints. Trois garçons de mon âge étaient agglutinés à ses jupes. Que faisaient-ils là ? Pourquoi collaient-ils ainsi ma propre mère ? Cela me contraria de les voir si proches. Je remarquai des valises sur le perron. Comble du comble, elle me réprimanda pour m’être aventurée aussi loin ! Très vite, je ne l’entendis plus, occupée à inspecter les garçons de pied en cap. Je n’en avais jamais vu d’aussi près. Ils étaient en habits du dimanche. Le plus grand était brun foncé, l’autre châtain et le plus petit aussi blond que moi. Ma mère fit les présentations.

     –Josette, je te présente tes cousins, Marcel, Philippe et Victor dit-elle avec assurance, en passant sa main dans les cheveux de chacun, du plus brun au plus blond.

   Première nouvelle, j’avais des cousins !

     –Ils sont de ton âge, reprit-elle. Leur mère est une cousine. Je suis la marraine de Marcel et de Philippe. Ils vont rester quelque temps à la maison. Sois gentille avec eux. Fais-leur faire le tour de la maison. Je veux qu’ils se sentent comme chez eux. Je suis sûre que vous allez très bien vous entendre. Ils sont bien élevés. Considère-les à présent comme tes frères.

–Dites bonjour à votre sœur, demanda-t-elle s’adressant à eux.

   Ils émirent quelques petits bruits inaudibles.

   Je ne sus que dire. Passer en un instant d’enfant sauvage unique à cinquième roue du carrosse ultra-sociable, ça me faisait bizarre et pas franchement sauter au plafond. Et surtout, le croupion de temps que ma mère me consacrait allait être réduit à néant. D’un autre côté,  j’allais me retrouver à la maison avec trois garçons de mon âge. Moi qui m’ennuyais ferme, ça promettait de l’animation en perspective. Le brutal changement étant par trop subit, je partis faire la tête dans ma chambre.

   La bouderie ne dura pas très longtemps, la curiosité l’emportant sur le refus de partager ma mère avec les petits nouveaux.

   Je revins dans le salon comme si de rien n’était, jetant un regard en coin sur mes nouveaux frères. Je jouai à la poupée tout en faisant ma grande indifférente. Au bout de quelques minutes, Marcel me demanda de lui faire visiter les lieux. Je me suis tournée vers ma mère qui m’annonça qu’ils allaient prendre ma chambre et que je retournerai dans la sienne. Je sautai intérieurement de joie, nostalgique du petit lit tout contre le sien. N’en montrant rien, je m’empressai de conduire mon grand frère dans mon ancienne chambre. Après une visite éclair, il me sourit et proposa un jeu de cache-cache. Il partit en courant, je me lançai à sa poursuite, un peu comme si on se connaissait depuis toujours. Ce fut le point de départ d’une longue complicité.

   En un claquement de doigts, ma mère venait de prendre en charge trois petites âmes supplémentaires. À deux, c’était déjà difficile sur le plan matériel, alors à cinq ? Ma mère était une sainte, à n’en pas douter, d’une générosité sans nom. Elle avait, il est vrai, un sens incroyable des responsabilités.

   A ce moment-là, je ne savais pas si l’hébergement provisoire allait durer. J’apprendrai  plus tard que leurs parents étaient décédés dans un horrible accident de voiture et que leur mère était la cousine qui avait hébergé ma mère lors de son éviction de la maison familiale. Leurs grands-parents trop âgés ne pouvant s’en occuper, ma mère les avait pris en charge sans hésiter pour qu’ils ne soient placés à l’assistance publique.

   Les premiers temps de cohabitation furent très animés. Victor pleurant beaucoup, je passais mon temps à le réconforter. J’avais cinq ans et je jouais à la grande sœur avec mon petit frère qui en avait seulement deux de moins ! Prendre soin de quelqu’un, c’était nouveau pour moi. Quant à Philippe, il était très taciturne. Il parlait peu et s’enfermait dans son monde. La vue de ses parents allongés côte à côte avant leur mise en bière l’avait violemment traumatisé, Marcel n’en avait laissé rien paraître et Victor devait penser qu’ils dormaient.

   Les premiers temps, ma mère passa plus de temps à la maison. Je m’en réjouis même si elle était toujours après les garçons. Victor accroché sur son flanc droit, elle redoublait d’efforts pour laver, nettoyer et préparer les repas de famille devenue nombreuse. Avec toutes ces bouches à nourrir, sans aide sociale du fait de cette adoption précaire, elle dut sacrifier mes robes et mes cadeaux à l’intérêt général. Je râlai pour la forme, mais ne lui en tins pas rigueur. Au vu de l’énergie insensée qu’elle déployait, je devins plus compréhensive, plus partageuse.

   Et puis, j’avais gagné un petit frère blond comme les blés que je menais à la baguette et deux camarades de jeu. C’était plus qu’il n’en fallait pour me satisfaire.

   Nous formâmes le club des quatre. Jusqu’à l’entrée à l’école primaire, nous nous lancèrent dans de nombreuses expéditions autour de la maison. Marcel en éclaireur, Victor collé à moi et Philippe à la traîne, nous franchissions allègrement les limites de la route d’en bas et de la maison grand-maternelle. Nous parcourions les bois et les champs environnants à la recherche de trésors, munis de cartes et de provisions. Un jour, nous avons même atteint le Lot, distant de quelques centaines de mètres à vol d’oiseau. Je fus très impressionnée par la force des courants et la grande eau boueuse qui charriait des troncs d’arbre et des détritus ainsi que par les embarcations qui s’y risquaient. Victor pleurait de peur. Philippe était ailleurs, chassant les libellules, et Marcel se mettait dans des situations périlleuses… Entre chien et loup, nous reprenions le chemin de la maison.

   Ça a duré jusqu’au jour où nous nous sommes perdus et avons dû demander notre chemin à un fermier qui s’est empressé de le rapporter à notre mère. Elle nous a immédiatement interdit de dépasser les proches environs.

   Ça sonna le glas de nos aventures communes. Notre complicité initiale s’est peu à peu muée en proche éloignement. Chacun est devenu plus individualiste, Philippe se retranchant dans ses pensées ou ses livres, Marcel bricolant toute la journée, et Victor s’acharnant sur ses jeux de cubes.

   Je recommençai à m’ennuyer ferme, comme lorsque j’étais fille unique, tournant en rond une grande partie de la journée.

    Je voulais que ça change.

Aller plus loin :

UNE FEMME LIBRE – chapitre 1/13 – Ma mère, cette héroïne