UNE FEMME LIBRE – chapitre 3/13 – Vive l’école !

femme libre

Vive l’école!

   L’école est arrivée à point nommé. Je venais d’avoir six ans. J’avais soif de connaissances. Et puis, je voulais me confronter à mes semblables.

   Un petit nœud dans les cheveux, le gilet assorti à une petite robe fleurie, un petit sac blanc à la main, j’étais chic pour mon premier jour d’école. J’avançais d’un pas décidé, ma mère me tenant d’une poigne ferme.

 

josette

Mon premier jour d’école — septembre 1953

   Je n’avais aucune appréhension particulière, seulement le désir de connaître des choses nouvelles et de me faire des amies. Nostalgique de la bande formée avec mes cousins, je me voyais bien à la tête d’une bande de filles qui en remontrerait aux garçons.

  A la porte de l’école, la première chose qui m’a frappée, c’était que la majorité des filles et des garçons pleuraient à chaudes larmes, cramponnés à leurs parents, de peur qu’ils ne les abandonnent. Ce ne fut pas mon cas. J’ai souhaité une bonne journée à ma mère, je l’ai embrassée rapidement et j’ai tourné talons. Je ne me rappelle pas m’être retournée une seule fois. Je me suis empressée de rejoindre la cour de récréation à la découverte de ce nouveau monde. Après avoir partagé l’intimité de mes cousins, j’étais très à l’aise avec les garçons. À la maison, ils me suivaient comme un seul homme. Ce serait la même chose ici. Je pris les devants et m’imposai sans attendre. Ça impressionna beaucoup les autres filles qui se laissèrent faire. On avait le même âge mais, c’était comme si j’étais leur grande sœur.

   Je fis rapidement la loi. Je savais me défendre, répondant au tac au tac aux garçons mal élevés.

   Pour ce qui est des études, j’étais douée en expression écrite et orale et n’éprouvais aucun intérêt pour les chiffres. J’adorais les arts. À la maison, les murs étaient recouverts d’aquarelles de ma mère réalisées durant son adolescence. J’avais un bon coup de crayon, c’était sûrement de famille.

   Fleurs- ma mère 1927

   S’apercevant très tôt de mes bonnes dispositions pour le dessin, ma mère m’avait offert ses encres, crayons et tubes de peinture qu’elle avait remisés dans le grenier. Elle était heureuse que je sois attirée par une discipline qu’elle avait pratiquée avec passion durant sa jeunesse.

   Prenant exemple sur elle, je me suis mise à crayonner des natures mortes, puis des animaux et des portraits.

   À l’âge de neuf ans, je me suis lancée dans la figuration des paysages environnants à l’encre et à l’aquarelle.aq.pngpaysCampagne environnante — 1956

   Je me sentais bien à l’école même si j’avais plaisir à retrouver mes cousins le soir. À la demande de leurs grands-parents, ils avaient été placés dans une autre école, une école de garçons dirigée par des Frères.

  La vie s’écoulait lentement, heureuse, légère, jusqu’à ce maudit dimanche d’août 1956.

  Mes cousins et moi étions en train de jouer à cache-cache dans le champ voisin, lorsque nous avons vu arriver un véhicule qui s’est garé devant la maison. Deux personnes âgées en sont descendues. Elles ont frappé à la porte et notre mère les a fait entrer. Après avoir observé la scène, nous avons repris notre jeu jusqu’à ce qu’elle nous demande de rentrer.

   Arrivés sur le perron, elle nous a présentés aux vieilles personnes. C’étaient les grands-parents maternels des garçons. Ils avaient et faisaient une tête sinistre. Ils m’ont à peine saluée, ont embrassé mes cousins furtivement et se sont enfermés avec ma mère dans le petit salon. Nous attendions dans la cuisine, pas très rassurés. Leurs échanges se sont poursuivis jusque tard dans la soirée. À différentes reprises, notre mère fit des incursions dans la cuisine pour préparer le diner. Lorsqu’elle revenait dans le salon, elle haussait vivement la voix. Nous étions de plus en plus inquiets. Elle semblait se battre pied à pied. Puis, l’échange animé a pris fin. Elle a ouvert la porte suivie des grands-parents. Nous en menions pas large pressentant qu’ un malheur allait arriver.

  Elle s’est adressée à nous avec ces mots qui résonnent encore dans ma mémoire :

      —Marcel, Philippe et Victor, vous rentrez ce soir avec vos grand-parents. Dites au revoir à votre cousine !

   Ce fut un peu comme si la foudre nous tombait sur la tête. Elle ajouta, sans grande conviction, la voix étranglée :

     –Ne vous inquiétez-pas, on se verra souvent. On est une famille à présent. Personne ne nous séparera.

   Ce qu’elle ne disait pas, c’était que les grands-parents habitaient à 700 km de la maison, en grande banlieue de Lille et que, vu le cout des transports, on n’était pas près de se revoir…

   À ces mots, Marcel a entraîné son frère Philippe dehors et s’est enfui dans les champs environnants. Je les ai suivis instinctivement. Nous avons dépassé la grande maison familiale fantôme et nous nous sommes réfugiés dans le bois d’en haut. Il faisait nuit, frais et humide. Nous ne nous étions jamais aventurés aussi loin à une heure aussi avancée, mais il n’était pas question qu’on nous sépare. Puis à un moment, nous avons réalisé catastrophés que nous avions laissé Victor entre leurs mains. Nous avions déguerpi sans réfléchir pour sauver notre peau. On s’est serré alors fort les uns contre les autres. Il n’était pas question qu’on redescende. En bas, les appels inquiets de notre mère se multipliaient. On ne bougea pas.

   Un temps indéfini plus tard, grelottant de froid, inquiets pour notre frère et ne voulant  pas torturer davantage notre mère, nous sommes rentrés, la mort dans l’âme. En approchant de la maison, on s’est aperçu que le véhicule des grands-parents n’était plus là. Une lueur d’espoir nous a alors envahi. Ils avaient sûrement renoncé à leur horrible projet. On avait obtenu gain de cause. Nous avons accouru triomphalement. Notre mère était dans le salon, assise autour de la table à manger, la tête entre les mains. J’ai tout de suite compris que Victor n’était plus là.

   C’était la première fois que je la voyais dans un tel état, elle si forte et déterminée. Elle sanglotait. Nous nous sommes serrés contre elle pour la réconforter et je lui ai demandé où était Victor. Elle nous a pris dans ses bras et a avoué qu’elle n’avait rien pu faire. Ayant la loi pour eux, ils l’avaient emmené. Maigre consolation, elle avait obtenu que Marcel et Philippe restent à la maison jusqu’à la fin de l’année scolaire.

   Ce fut un véritable coup de massue. Victor nous avait quitté. Mes cousins, mes frères, allaient bientôt en faire de même. Ce jour-là, nous avons perdu une grande part de notre belle insouciance. Les premiers bégaiements de Philippe datent de ce jour funeste.

   L’« enlèvement » de Victor par ses grands-parents eut pour conséquence immédiate de resserrer mes liens avec Marcel qui est devenu un peu mon frère jumeau. J’ai essayé sans vraiment y parvenir d’échanger avec Philippe, en souffrance depuis le tragique accident de ses parents.

   Au fur et à mesure que l’année scolaire avançait, nous étions de plus en plus agités et angoissés. Cela devint un véritable cauchemar. Notre mère tenta de nous rassurer affirmant qu’il n’était pas question que Marcel et Philippe nous quittent. Elle obtint l’aide d’une des rares relations restée fidèle à la mémoire de son père et engagea une bataille procédurale pour faire annuler l’attribution de la garde des garçons aux grands-parents. C’eut pour effet de repousser les échéances et nous n’eûmes plus de nouvelles d’eux durant des mois.

   Jusqu’au certificat d’études, mon parcours fut des plus chaotiques. Dans la cour de récréation, j’étais la cheffe de bande. En classe, je répondais ouvertement aux professeurs. Je ne jurais que disciplines littéraires ou artistiques et ne faisais aucun effort dans les matières techniques ou scientifiques. Ma mère avait constitué une bibliothèque hétéroclite d’ouvrages de jardinage, de romans d’Hemingway ou de Dos Passos, de romans à l’eau de rose ou de romans noirs de Dashiell Hammet qu’elle lisait en pleine nuit. Après l’école, je me jetais dessus et nous en parlions parfois. Je lisais tout. Certains livres étaient compliqués, mais la musique des mots ou les intrigues principales me suffisaient. J’avais d’excellentes notes en rédaction, citant à longueur de phrases des auteurs que l’on aborde généralement dans le secondaire. Dans les autres matières, c’était catastrophique. Ma maîtresse était persuadée que je finirais dactylo ou ouvrière.

   Un jour, ma mère fut convoquée par le directeur de l’école qui souhaitait me renvoyer. Après avoir longuement argumenté, ma mère obtint un sursis conditionné à un changement radical de comportement et à une grande application. Furieuse, elle me somma à son retour de faire des efforts. Elle se tuait à la tâche pour nous offrir une bonne éducation ; la moindre des choses, c’était que l’on travaille d’arrache-pied pour lui faire honneur. Sous aucun prétexte, elle ne souhaitait que nous suivions sa maudite voie. J’ai fait profil bas, semblant de travailler davantage et j’ai décroché le certificat d’études de justesse.

   Après avoir épuisé tous les recours, nous avons du nous résoudre à laisser partir Marcel et Philippe. La séparation fut déchirante. Cela faisait trois ans que nous n’avions pas revu Victor. Nous avions eu pour seule nouvelle de lui, la première année de notre séparation, une carte impersonnelle écrite par les grands-parents. Ça ne présageait rien de bon pour nos échanges futurs. Avec Marcel, on s’est juré de s’écrire tous les mois. Philippe m’a promis de m’envoyer régulièrement des cartes postales de la région. Il était en larmes, très perturbé. C’en était trop pour lui. Je l’ai pris dans mes bras et lui ai assuré que je ne laisserai jamais tomber. Je viendrai le voir à Lille en stop s’il le fallait. Ces quelques mots le réconfortèrent quelque peu. Ce fut effroyable en tous points. J’étais dévastée.

   J’approchais de mes douze ans. J’avais muri à vitesse accéléré. J’allais retrouver ma chambre et cela faisait à présent mon affaire. En revanche, replonger dans la solitude et l’isolement, il n’en était pas question. Je voulais voir le monde. Ici, j’avais fait le tour du propriétaire, que j’avais dessiné et peint en long large et en travers.

Mes derniers dessins de la région ne se résumaient plus qu’à quelques traits nerveux remplis de taches de couleurs.pays3

Aller plus loin :

UNE FEMME LIBRE – chapitre 1/13 – Ma mère, cette héroïne

UNE FEMME LIBRE – chapitre 2/13 – Une petite enfance sauvage