UNE FEMME LIBRE – chapitre n°4 – La révélation

femme libre

Lisant dans mes pensées, ma mère m’inscrit au pensionnat de jeunes filles de Saint-Vite, une école réputée pour la qualité de son enseignement. C’était un établissement catholique tenu par des sœurs rigoristes. Ma mère allait me manquer, mais j’avais besoin de changer d’air. J’étais bien la seule parmi mes camarades à me réjouir de quitter l’univers douillet de la maison et de l’externat pour un internat de jeunes filles.

   Passés les premiers mois de découverte, j’ai vite déchanté et me suis mortellement ennuyée dans cette institution corsetée, plus faite pour préparer les jeunes filles à leur vie future de femme au foyer que de les éveiller aux arts et à la culture.

   Nous enchainions les cours de cuisine, de couture ou de maintien et survolions les humanités classiques. Cela ne me changeait guère de la maison où je préparais les repas, reprisais les chaussettes de mes frères et aidais ma mère à confectionner robes et pull-overs. Question maintien, ce n’était pas la même histoire. J’étais réfractaire à l’ordre et aux conventions. Je devins très vite l’élément perturbateur. Ça me valut de nombreuses punitions qui aiguisèrent mon caractère rebelle et ma détestation de cette prison pour jeunes femmes.

   Pour échapper à l’embrigadement, je me suis lancée dans la lecture de grands auteurs modernes, un libraire iconoclaste de Fumel procurant à ma mère les œuvres de Romain Gary, Marguerite Duras ou René Char. Je passais du temps avec les cuisinières d’origine espagnole de l’école qui me parlaient dans la langue de Cervantes. J’étais douée pour les langues. Après deux années de pratique intensive et de lecture de Garcia Lorca, Machado ou Jimenez, je devins quasiment bilingue.

   Au pensionnat, je ne me suis fait aucune amie. Les filles étaient au choix effacées ou exécrables. Les filles de bonne famille me snobaient ou me raillaient du fait de la situation professionnelle de ma mère. Elles méprisaient les enfants de femme de ménage, passant outre le fait que ma mère avait reçu autant d’éducation que leurs parents réunis et que mon grand-père avait été un grand député de la République. On passait son temps à s’insulter et ça se terminait en bataille rangée d’oreillers. Je fus à de multiples reprises rappelée à l’ordre pour chahut, mais préserver mon honneur était à ce prix.

  Pour fuir cette ambiance gnangnan et délétère, je faisais le mur direction l’école de garçons. J’y retrouvais un ami de Marcel avec lequel je m’entendais comme larron en foire. Il est vrai que les garçons m’intéressaient. J’avais quatorze ans, j’étais belle comme le jour et ils s’agglutinaient tous autour de moi. J’ai commencé à flirter avec certains sans aller trop loin. Les relations intimes étaient tabou à cette époque. Elles n’étaient possibles que dans le cadre marital. Et puis, je ne connaissais rien aux questions de contraception et un accident était si vite arrivé. J’avais seulement besoin de tendresse, de petits câlins adolescents.

   Lors d’un énième affrontement avec l’une des mijaurées de la pension, ma vie bascula.

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