RENAISSANCES – chapitre 1

renaissances

Anna s’ennuyait ferme, à tourner en rond, tel un fauve en cage, dans son petit appartement parisien.

Fatiguée et déprimée, elle se répétait sans cesse : « Ne voir personne. Ne pas croiser le regard des autres. Faire l’autruche et surtout, ne pas donner le change. »  

Sortir et donner une mauvaise image de soi, il n’en était pas question une seconde.

Il était loin l’état de grâce.

Vingt-cinq ans : l’âge de l’insouciance et de la fraicheur.

Dès qu’elle faisait irruption dans un lieu animé, le silence se faisait. Les regards des hommes ou des femmes, indistinctement, se portaient sur elle, insistants ou envieux. Les prétendants et les flatteurs l’entouraient, comme si la fréquenter s’imposait.

Sentiment à la fois étrange et excitant, elle plaisait énormément. Il est vrai qu’ elle n’était pas dénuée d’atouts : blonde, grande, bien faite, femme d’esprit. Sans fard ni mascara, un soupçon de rouge à lèvres pêche, un léger trait de khôl soulignant le vert émeraude des yeux, elle rayonnait. Adolescente, elle n’aurait jamais pensé attirer autant d’attention et de convoitise.

L’âme rebelle et l’esprit vif, férue des grandes figures romantiques et des passionarias des temps modernes, elle dévorait leur vie jusqu’au bout de la nuit. Femme dandy et dilettante, elle réussissait tout ce qu’elle entreprenait. Changeant compulsivement d’hommes, qu’ils soient incultes ou intellectuels, elle était douée pour la vie. Généreuse et instinctive, elle attachait peu d’importance au matériel ou à la position sociale.

Dix ans avaient passé depuis.

Sa beauté au lieu de s’épanouir s’était flétrie. Alcool, cigarettes, insomnies et repas approximatifs avaient fait leur œuvre ternissant son éclat passé. En quête d’un mode de vie plus équilibré, elle avait bien tenté d’arrêter de boire et de fumer, de manger plus sainement et de dormir à heures fixes. Au bout de quelque jours, le stress de la vie urbaine balayait toutes ces bonnes intentions. Enchainant les régimes en tous genres, elle avait pris du poids. Après chaque interruption passagère, elle reprenait de plus belle cigarette, grignotage, alcool et se couchait à pas d’heures.

Elle était complètement déréglée. La taille svelte qu’elle arborait fièrement auparavant n’était plus qu’un lointain souvenir. La peau verdâtre et sèche, les traits tirés, elle ne faisait plus illusion, malgré quelques artifices cosmétiques ou vestimentaires. Elle n’attirait plus le regard de l’autre. Ses yeux étaient hésitants, fuyants, parfois hagards. Les quelques rencontres nocturnes sans lendemain ne la satisfaisaient plus. Le cœur n’y était plus. Les besoins fondamentaux vite satisfaits, les réveils aux côtés d’un étranger étaient de plus en plus insupportables. Les beaux et grands ténébreux de la nuit s’avéraient petits et falots ; les oiseaux de nuit spirituels et captivants, vulgaires et ennuyeux.

Elle ne s’aimait et ne se respectait plus. La peur, voire le dégoût de l’autre, avait pris le pas sur l’empathie et la convivialité.

Sur le plan professionnel, ce n’était pas plus réjouissant. En dépit de grandes facilités, elle interrompait à chaque fois son effort à quelques encablures du succès. Manque d’ambition ou de persévérance ? Peur de l’échec ou de la réussite ? Trahisons ou jalousies ôtant toute motivation ? À quelques mètres du sommet, elle abandonnait, condamnée à repartir de zéro avec toujours plus de difficultés et moins de motivation. Ces remises en question permanentes l’anéantissaient, la déclivité de la pente à gravir s’avérant toujours plus forte. Cela l’angoissait terriblement.

Pour chasser l’anxiété et tuer le temps, elle nettoyait et rangeait son petit appartement de fond en comble, la cigarette au bec, grignotant tout ce qui était à portée. Éreintée, elle ouvrait une bouteille de vin rouge, un bordeaux de préférence, s’affalait dans le canapé clic-clac et vidait le liquide anesthésiant à petites gorgées. Pour s’endormir, elle parcourait les mêmes premières pages des mêmes livres et laissait tomber. Ces histoires ne lui correspondaient plus. Elle ressentait autant de difficultés à lire les premières pages d’un roman que celles d’un traité de philosophie.

Ne trouvant plus le sommeil, elle allumait la radio, de préférence une chaine de jazz ou de musique latine, en quête de l’esprit de la nuit, qu’elle avait connu intimement mais, qui n’était plus qu’un lointain souvenir. Au bout de la nuit, elle s’oublierait inconsciente, ivre de vin et de fatigue.

Ce soir-là, le temps était à la pluie et à la grêle. Entrant par les huisseries vermoulues des fenêtres, l’humidité imprégnait linges, corps et livres. L’appartement, situé au dernier étage d’un petit immeuble vétuste des années trente, était éclairé par des lampes de chevet disparates raccordées à des prises fatiguées. Suite à quelques violentes rafales, le toit s’était dégarni de quelques tuiles. Des fuites étaient apparues au plafond du petit salon, menaçant de déclencher des courts-circuits.

Juchée sur un petit tabouret, glacée jusqu’aux os, elle tentait de colmater les fuites. Le petit convecteur électrique tournait à plein régime sans parvenir à dessécher la pièce.

Tout à coup, un violent bruit de verre cassé déchira le silence. Effrayée, Anna faillit tomber du tabouret. Cela venait de la petite salle de bain attenante à la chambre.

Elle reprit ses esprits. Son imagination devait sûrement lui jouer des tours. Elle avait un peu trop bu ce soir-là.

Elle se rendit titubante dans la salle de bain et aperçut le grand carreau de la mezzanine en mille morceaux. Le vent et la pluie s’engouffraient avec force dans la petite salle de bain. Le visage fouetté par le grand courant d’air humide et frais, elle sortit peu à peu de sa torpeur.

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