UNE FEMME LIBRE : chapitres 1, 2 et 3

MA MÈRE, CETTE HÉROÏNE  

   Je suis née le 14 juillet 1946 à Péricard près de Montebourg, petit bourg du Lot.

  Aux dires de ma mère, mon accouchement fut long et difficile. Je n’étais pas dans la bonne position, le cordon ombilical était noué autour de mon cou. Il était plus que temps. Ma mère venait d’avoir trente-huit ans, un âge avancé pour donner la vie dans l’immédiat après-guerre. Elle me mit au monde tant bien que mal, dans sa chambre, aidée par la seule sage-femme du village.

   Cela faisait des mois qu’elle vivait séparée de Roland, son mari. Qu’elle fut de nouveau enceinte avait alimenté bon nombre de commérages dans le coin. La version officielle était qu’ils avaient décidé de se donner une seconde chance dans le but de former une famille. Quelques jours après ma naissance, il quitta le foyer sans raison apparente.

   Péricard était un hameau tranquille. Il se réduisait à des champs, quelques fermes d’élevage, notre petite maison et une imposante maison de maître, ancienne maison de famille maternelle, en lisière de forêt.

 

im1La maison familiale de Péricard, peinture de Jean Masse

Vingt ans plus tôt, ma mère avait vécu la pire des tragédies et des infortunes.

   François Ressigeac, son père chéri, était un notable craint et respecté. Député radical socialiste, il déployait beaucoup d’efforts à la capitale pour défendre les intérêts des ruraux.

   Localement, il participait à de nombreux comités professionnels et associations éducatives et sportives.

im2Mon grand-père François Ressigeac

   A la fin du XIXème siècle, il avait épousé l’héritière d’une famille de grands propriétaires terriens de la région, les Besnard.

   Trois ans avant la naissance de ma mère, il avait fait édifier une imposante bâtisse en surplomb des autres fermes pour veiller sur les terres de son épouse et assoir symboliquement sa position sur ses administrés.

   Il avait confié la gestion des terres familiales à un régisseur, l’activité agricole ne le passionnant guère.

   Vingt ans après leur mariage, ma grand-mère, sa femme, était dans un état de grande souffrance. L’ainée de ses trois enfants, Solange, était décédée de tuberculose à l’âge de quinze ans et Louis, le cadet, avait été gazé à la fin de la Grande Guerre. Il n’avait survécu que quelques mois après son retour au pays. Bouleversée par autant de malheurs, elle s’était murée dans le silence. Ma mère prenait soin d’elle mais, la communication était coupée. Ébranlé par le sort funeste qui s’acharnait sur sa famille, mon grand-père avait reporté son affection sur sa fille chérie, ma mère. Il l’avait poussée à s’instruire, à développer ses talents artistiques. Chez les Ressigeac, les femmes ne travaillaient pas mais, on les encourageait à participer aux débats ou à s’adonner à leurs passions. Montrant de belles dispositions pour les arts, ma mère s’était lancée dans l’écriture de pièces de théâtre et la peinture de natures mortes.

   Ce type d’éducation, peu commun à la campagne dans les années 1920, était peu apprécié par les notables locaux. Dans ces familles faussement progressistes, on était plus préoccupé par enseigner les bonnes manières aux jeunes filles et à leur trouver un bon parti que favoriser leur émancipation. Chez les Besnard, le gendre se choisissait au poids politique ou foncier de sa famille.

   Forte de la bienveillance paternelle, ma mère s’investissait à fond dans ses passions et exprimait ouvertement son opinion sur de nombreux sujets. Elle écrivait et montait des pièces de théâtre, invitant ses amies, leur attribuant des rôles sur mesure et les mettant en scène dans le grand salon. Cela avait beau les changer de leur morne ordinaire, cela suscitait aussi beaucoup de tensions et de jalousies.

   Passionnée par la mode, ma mère fréquentait assidûment les boutiques de la rue principale d’Agen. Elle y dénichait tenues, chaussures et sacs dernier cri. Elle avait fait emménager, attenant à sa chambre, un dressing géant pour ranger ses trouvailles.

im3Ma mère, Renée, sur la droite

   Marquant un désintérêt manifeste pour la Nature environnante, elle s’adonnait à la peinture de compositions personnelles. Elle récupérait en cuisine des légumes, des fruits, du gibier ou du poisson, organisait leur association et s’attelait à leur représentation.

im4Nature morte Renée Ressigeac, 1924

   Éprise de liberté, très attachée à son indépendance, elle suivait ses envies. Sans conteste âme de la grande demeure, elle égayait les rares moments de quiétude de son père. Dédaignant ses différents prétendants trop campagnards à son goût, elle avait malgré tout au village une réputation de jeune femme émancipée à laquelle son père passait tous les caprices. La fille du député, beaucoup trop moderne et éveillée pour son temps, était à la fois enviée et dénigrée.

   Et puis, un après-midi de novembre 1931, tout bascula.

   Chaque mercredi en début d’après-midi, son père, son suppléant à la députation, le régisseur et quelques rabatteurs partaient à la chasse au cerf. Avant son départ, comme à l’accoutumée, Renée l’embrassa affectueusement sur le front sans rien remarquer d’anormal.

   Ce fut la dernière fois qu’elle le vit vivant…

   D’après la version officielle, il fut victime d’un accident de chasse, d’un coup de fusil malheureux qui le foudroya en plein cœur. L’auteur du coup mortel, son suppléant, invoqua une tragique erreur d’appréciation. À la vue de mouvements dans les fourrés, il avait tiré droit devant lui, confondant les mouvements de mon grand-père avec ceux d’un grand cerf… Le coup le tua sur le coup.

   Mon grand-père entretenait depuis toujours des rapports houleux avec son adjoint qu’il avait du prendre contre son gré pour contenter certains. Ce dernier voulait sa place et ne s’en cachait pas d’ailleurs. Mon grand-père prenait son comportement inconvenant pour de la fougue ou de la bêtise. Il faut savoir que le suppléant s’entendait comme larron en foire avec le régisseur qui lorgnait depuis toujours sur les terres de la famille…

   D’après ma mère, il s’agissait d’un acte criminel prémédité. Une fois député, l’ancien suppléant mit de fait tout son poids dans la balance pour faire étouffer l’affaire, achetant rabatteurs et autorités de police.

   À l’annonce de la mort violente de son père, ce fut comme si le sol se dérobait sous ses pieds. Elle accusa violemment le coup durant quelques jours puis se ressaisit, combative, s’adjoignant les services d’un avocat réputé pour faire toute la lumière sur cette sombre affaire. Ma grand-mère, ayant perdu irrémédiablement la tête, fut placée en maison de santé.

   Malgré les actions répétées de ma mère et de son avocat, les investigations sur l’accident de chasse furent expédiées à la va vite et l’affaire fut classée sans suite, le suppléant et le régisseur obtenant un non-lieu.

   Suite à ce malheur, révoltée par autant d’injustice, ma mère perdit sa belle insouciance. Quelques mois plus tard, une nouvelle épreuve mit un coup d’arrêt définitif à ses projets de vie passés.

  En se plongeant dans les comptes de la propriété, elle découvrit que non seulement les caisses de l’exploitation étaient vides mais, qu’elle croulait sous les dettes. Ruinée et surendettée à vingt ans, elle n’eut d’autre choix que de vendre la maison de famille et les terres. Une fois les dettes réglées, il ne lui resta plus que quelques milliers de francs. La fortune foncière des Besnard et de leur future héritière, ma mère, était partie en fumée. Elle dut s’installer en catastrophe chez une de ses cousines.

   Quelques semaines plus tard, ma mère fut convoquée chez le notaire. Accablée par l’horrible sort, elle s’y rendit la mort dans l’âme. Contre toutes attentes, le notaire lui redonna un peu d’espoir. Lors de l’établissement de la déclaration initiale, plusieurs parcelles de terrains situées en plein milieu de la propriété avaient été oubliées. Si elle s’acquittait de menus droits, elle en deviendrait propriétaire. Prête à tout pour se réapproprier une partie de son bien, elle régularisa la situation et, avec l’argent restant, y fit édifier une petite maison.

   Bien que de dimension modeste, la construction faisait tache au milieu des terres spoliées. D’un format original, celui d’un petit chalet de plein-pied, elle était très fonctionnelle pour son époque. Ma mère l’avait faite équiper d’un poêle à mazout et d’un Servair, l’ancêtre du frigidaire. Elle avait même fait venir l’électricité, peu déployée à cette époque. Il y avait deux chambres. Je partagerai plus tard la plus grande avec ma mère, l’autre étant occupée par ma grande sœur. Mon frère, apprenti-boucher chez mon père en ville, se contentera du canapé du salon. Il y avait une salle à manger indépendante, une petite cuisine et un espace à tout faire pour la buanderie et le stockage du bois ou des conserves.

   Les voisins furent tout de suite jaloux de la modernité de la petite maison. À l’époque, les gens de la campagne cohabitaient avec les bêtes, s’éclairaient à la lampe à huile et cuisinaient dans une marmite mijotant sur un feu de cheminée la journée durant.

   Ma mère supervisa la construction du chalet juste que dans les moindres détails, de l’agencement des pièces, aux clôtures, en passant par le lavoir moderne. Ayant interrompu ses études après le brevet pour s’adonner aux arts et à la culture, elle prit des cours de comptabilité par correspondance. Elle n’avait d’autre choix que de travailler, ses dernières économies étant parties dans les travaux.

   Sans état d’âme, elle tourna le dos à ses passions artistiques, à sa vie promise de femme libre, et se mit à la recherche d’un emploi. Les notables locaux, le notaire, l’expert-comptable, l’avocat ou le directeur de l’usine ne prirent même pas la peine de la recevoir. Elle dut se résoudre à prendre ce qui se présenta à elle : un emploi de serveuse au restaurant du Midi de Montebourg.

   Lorsqu’elle se rendait en ville, elle était montrée du doigt mais, elle n’en avait cure, marchant la tête haute, vêtue de façon moderne et audacieuse. Il n’était pas question qu’elle se cache ou renonce à sa vie après le crime affreux et la spoliation dont elle avait été victime.

im6Ma mère

   Elle continua à sortir lors de son temps libre, faisant des efforts pour plaire. Accompagnée de sa cousine, elle se rendait dans les bals municipaux, pomponnée et habillée à l’avant-dernière mode. Aucun homme ne rendait grâce à ses yeux : pas assez courageux ou cultivé, trop conventionnel, machiste… La liste des reproches à l’adresse de ces rustres peu habitués à ce qu’une femme leur tienne tête était longue.

   Et puis un jour, rien ne se déroula comme elle l’avait imaginé dans ses plus beaux rêves. Elle rencontra le contraire du prince charmant et en tomba amoureuse. De dix ans plus âgé qu’elle, de taille moyenne, brun, la peau tannée par le soleil, le costume noir lustré et élimé, il séduisait les filles avec son bagou à la petite semaine. Elle ne fut pas dupe mais, elle tomba sous son charme étrange et déroutant comme toutes les autres.

   C’était un grand nageur. Il traversait le Lot, fleuve non navigable aux courants tourbillonnants, charriant des débris en tous genres, comme d’autres feraient une longueur de piscine par temps calme. Inculte, brutal et autoritaire, elle fut séduite au premier coup d’œil. Cela ne s’expliquait pas, une sorte de coup de foudre. Il s’appelait Robert, était apprenti boucher dans la boucherie familiale du centre-ville et maniait le couteau avec autant de dextérité que certains les mots.

   Ce fut plus qu’une passion passagère. Quelques semaines plus tard, il s’installa dans la petite maison moderne. Ma mère tomba rapidement enceinte de ma sœur Jeanne. Ils se marièrent un jour gris de novembre 1932. Les parents de mon père n’assistèrent pas au mariage refusant d’accueillir dans leur famille cette femme rebelle et désargentée, fille d’un politicien sûrement véreux, éliminé dans un règlement de comptes. Par amour pour cet homme, elle fit une croix sur ses désirs d’indépendance et d’émancipation et s’investit à fond dans son rôle de femme au foyer, de mère et de femme d’intérieur.

   Malheureusement, après la naissance de ma sœur, leurs rapports tournèrent rapidement à l’aigre et à l’affrontement. Ils n’avaient rien en commun. Mon père passa de moins en moins de temps à la maison. La journée, il travaillait à la boucherie et le soir, il s’adonnait avec ses amis à des beuveries sans fin. À chaque fois, elle prenait sur elle et tentait de recoller les morceaux, mais leur relation se délitait de jour en jour. Alcoolique, il devint violent et tyrannique. Ma mère donna naissance à un garçon, mon grand frère Pierre. Ignorant ma sœur depuis sa naissance, il ne s’intéressa pas plus à l’arrivée de ce garçon.

    Le calvaire de ma mère dura sept longues années. Avec le temps et les épreuves, la femme sensible et légère prit dureté et force. Son corps s’épaissit, son visage se remplit.

im7Ma mère- 1952

   Au lendemain de l’armistice de 1940, de retour de mobilisation, son mari trouva la porte close. Elle le menaça, fait rare à l’époque, de divorcer. Craignant de devenir la risée du pays, mon père n’insista pas sur le moment mais, utilisa par la suite tous les moyens à sa disposition pour la faire revenir sur sa décision insensée. Elle s’opposa physiquement à lui à de nombreuses reprises. Et puis, un jour, elle prit définitivement le dessus, jeta ses affaires dans la cour et le mit dehors de force. Aviné dès le matin, il lui promit le pire.

   Devenu la plaque tournante du marché noir, il ne leva pas le petit doigt pour nourrir ses propres enfants afin de soumettre celle qui le défiait ouvertement.

   Elle ne se démonta pas. Pour assurer notre subsistance alimentaire, elle devint fermière. Elle fit construire des cages à lapins, un enclos pour les poules et planta des légumes. Pour nous habiller décemment, elle prit le premier travail venu.

im8Ma mère, Jeanne, Pierre et une voisine-1942

   Elle frappa une nouvelle fois à la porte des anciens amis de son père. Cette fois, certains lui ouvrirent leur porte pour lui proposer les tâches ménagères les plus humiliantes et rudes. Elle en prit son parti. Nécessité faisait loi. Renoncer à ses envies, ses passions, ses désirs de voyages et de libération était le prix à payer pour assurer la subsistance de sa famille.

  Pour préserver ce qu’elle avait de plus cher au monde, elle démontra une force de caractère et une abnégation hors du commun. 

 

UNE PETITE ENFANCE SAUVAGE

 

   Mon plus lointain souvenir remonte à un soir d’automne 1950. J’avais trois ans. Je tenais à peine sur mes jambes. J’étais dans la cuisine, je titubais et dodelinais de la tête. Ma tête dépassait à peine le plateau de la table. J’essayais tant bien que mal d’en éviter les coins saillants. Il y avait beaucoup d’agitation dans la pièce. Ma sœur se disputait avec ma mère. Je ne comprenais pas bien pourquoi. Ma mère allait-et-venait. Elle était chic dans sa robe longue noire bien ajustée. Elle avait accroché un camé à la boutonnière. Elle était bien coiffée, poudrée et parfumée. Puis, elle a enfilé son gros imperméable, attaché son bonnet de pluie imprimé et est sortie sans même m’embrasser ou me dire un mot. Je suis restée bouche bée.

   Je me suis insinuée entre le rideau et le carreau de la porte-fenêtre donnant sur la cour. Je la voyais s’affairer à l’extérieur. Il faisait un temps épouvantable : bourrasques violentes, pluie drue et nuit noire. Puis, elle a enfourché sa vieille mobylette, allumé les lumières de devant et de derrière et s’est mise à pédaler en danseuse afin de démarrer le vieil engin. Il s’est mis à pétarader et elle s’est éloignée sans un regard pour moi. J’ai fixé le feu arrière rouge comme j’ai pu mais, celui-ci perdit peu à peu de l’intensité. C’était angoissant. Je m’y accrochais comme à un phare. La bouche collée contre la vitre, je fis de la buée et je finis par ne plus rien voir. Paniquée, j’ai essuyé à la va-vite le carreau avec les manches. Et là, effroi, plus de loupiote, seulement la nuit noire ! Le feu arrière avait disparu dans les ténèbres. J’ai regardé partout, essuyé la vitre encore et encore, sans résultats. Ma mère s’était évanouie, en route pour une destination inconnue. J’étais désemparée, redoutant de l’avoir perdue à jamais. Je me suis mise à pleurer de toutes mes forces. Puis, j’ai entendu la voix monocorde et sans affect de ma sœur : 

     — Josette, il se fait tard ! Viens tout de suite te coucher ! Et puis, c’est pas la peine de pleurer ! Maman est partie préparer un diner en ville et nous a laissé seules comme à son habitude. Elle va rentrer tard et il est temps de se coucher.

   Je n’ai pas bougé de là, le visage et les paumes collés sur la vitre. Je me disais que c’était étrange qu’elle porte un bijou pour aller faire le service. On ne me disait pas la vérité mais, je n’étais pas dupe. Ma soeur m’a tirée par la manche droite. J’ai résisté autant que j’ai pu. Puis elle m’a attrapé le poignet et tiré brusquement vers elle. J’ai fini par céder, redoublant de pleurs.

   J’étais très attachée à ma mère. Elle me le rendait bien, j’étais au centre de ses attentions. J’étais la petite dernière. Elle me brandissait avec fierté. Il faut dire que j’étais une belle enfant, blonde, fine de traits, un petit bout de chou singulier dans cette campagne rude. Ma mère prenait plaisir à m’habiller de petites tenues immaculées. Heureuse de m’avoir mise au monde, elle me tenait d’un bras ferme. Quant à moi,  je me collais à elle pour me protéger des campagnards à l’haleine chargée.

im9Un voisin, ma mère et moi 1950

   J’ai peu de souvenirs de cette époque de mon frère et de ma sœur.

   Mon grand frère était très occupé à la boucherie même s’il avait des rapports heurtés avec son père. Ses maigres temps libres, il les passait à faire du sport. Il soignait son physique, pratiquant l’aviron et la natation en eau libre. Avec son physique d’athlète, il multipliait les conquêtes, sûrement comme son père à son âge. C’était un séducteur patenté.

   Ma sœur est partie de la maison alors que j’avais quatre ans. J’en ai gardé un mauvais souvenir, car j’ai hérité de sa chambre. Cela m’a séparé de ma mère alors que j’appréciais de partager sa chambre, la voyant peu durant la journée . Hasard ou coïncidence, ma sœur s’est mariée avec un cousin apparenté aux Besnard. Sa famille détenait des terres en centre-ville dont certaines serviront plus tard à lotir les premières maisons d’ouvriers de l’usine Pont-à-Mousson de Givors. Cela apportera à ma sœur, mère au foyer, un certain confort matériel. Ayant interrompu ses études au certificat d’études, elle avait beaucoup souffert de la relation heurtée et violente entre mes parents. Délaissée affectivement, elle cherchait la sécurité avant tout. Très prise par son foyer, je ne la voyais qu’à de rares occasions. Et puis, elle était très agressive avec ma mère qui le lui rendait bien d’ailleurs.

    Ils avaient beau me tenir la main, j’avais le regard dans le vide, un peu comme s’il s’agissait de deux parents éloignés.

im10Ma sœur, moi et mon frère, 1951

   De quatre à cinq ans, ma mère partant tôt le matin et rentrant tard le soir, je passais la journée à rêvasser ou à jouer avec les animaux. J’explorais les environs immédiats. J’étais curieuse de tout. Privée de contacts, je devins une enfant rebelle, sauvage.

im11À 5 ans

   Ces journées d’isolement étaient rythmées par les allers et retours de la voisine qui me donnait les repas du midi et du soir, un peu comme à un animal domestique abandonné la journée par son maître. Ma mère étant tous le soirs de service de diner chez les notables de la ville, la voisine me couchait. Ensuite, elle était censée attendre le retour de ma mère dans le salon. Pour vérifier sa présence, il m’est arrivée quelques fois de me lever avant que ma mère revienne. Le plus souvent, il n’y avait personne dans le salon. Je me barricadais alors dans ma chambre, terrorisée, attendant ma mère avec anxiété. J’en ai conçu très tôt de l’animosité envers ces gens qui ne prenaient pas soin de moi, m’abandonnaient à mon sort ou me privaient de la présence de ma mère en la faisant travailler jusqu’à pas d’heures.

   Le dimanche, seul jour où j’aurais normalement pu profiter d’elle, ma mère le consacrait à nourrir les bêtes, entretenir la maison ou bêcher le jardin. Manquant désespérément d’affection, je pleurais souvent la nuit espérant qu’elle vienne me réconforter ; ce qu’elle faisait rarement, car elle avait le sommeil lourd. Je ne lui en voulais pas, elle assumait beaucoup de responsabilités avec un tel courage. Elle avait tous les rôles : père, mère, fermière, employée…

   En outre, pour compenser ses absences, elle enchainait paradoxalement les heures supplémentaires chez ses maîtres pour pouvoir m’acheter de beaux petits habits ou des jouets. C’était un véritable cercle vicieux. Soucieuse de se racheter, je ne la voyais plus. Je devins de plus en plus agitée, intenable, très insatisfaite.

   Très tôt, je ressentis le besoin de m’échapper de cet espace clos, de cette petite prison. J’en vins à haïr la campagne. Certains jours, munie de quelques biscuits, je m’éloignais le plus loin possible de la maison avec pour limite ultime la route en contrebas. Ces petites aventures me grisaient. Un jour, je suis même allée jusqu’à l’ancienne maison de famille. Par les fenêtres, j’ai observé l’intérieur cossu vieillot et poussiéreux. On était beaucoup mieux dans notre petit chalet. J’ai alors entendu des aboiements proches qui m’ont m’obligé à détaler à bride abattue. Ce jour-là, je me suis fait la peur de ma vie et je n’y ai plus jamais remis les pieds. Ce manoir hanté, c’était à jamais de l’histoire ancienne.

   Entre les routes à ne pas franchir, les chiens méchants, les bêtes des voisins, je me sentais à l’étroit et ça me déplaisait profondément.

   Je ne savais pas nager mais, ça ne m’empêchait pas de fréquenter les mares et le lavoir. Je me collais au sol et laissais dépasser les mains, frôlant l’eau pour affoler les têtards. Ma mère ne devait pas soupçonner une telle hardiesse. Si elle l’avait appris, elle serait devenue folle. Il ya quelques mois un de nos jeunes voisins était tombé la tête la première dans le lavoir et avait échappé de peu à la noyade. Ma mère avait dû faire clôturer les points d’eau et m’avait interdit de m’en approcher. Contournant son interdiction, j’avais cisaillé le grillage à divers endroits stratégiques et j’avais fait de la marre mon QG.

   Une fin d’après-midi de l’été 1952, j’eus la plus grande surprise de ma jeune vie.

   Occupée dans le pré voisin à faire sortir un grillon de son trou à l’aide d’une paille et d’un verre d’eau, j’entendis au loin la voix de ma mère qui m’appelait avec insistance. Ça m’inquiéta. Elle ne rentrait jamais aussi tôt à la maison. Je me suis redressée et l’ai vue entourée d’enfants pas plus hauts que moi. Intriguée, je les ai rejoints sans attendre. Que faisaient-ils là ? Qui étaient-ils ? Les questions se bousculaient dans ma tête. Cela me rendait jalouse. Trois garçons de mon âge agglutinés dans les jupes de ma mère, c’était trop ! Et d’ailleurs pourquoi la collaient-ils de cette façon ? Je remarquai des valises sur le perron. Comble du comble, elle me réprimanda pour m’être aventurée aussi loin. Et puis, je ne l’écoutais pas. J’inspectais les garçons de pied en cap. Je n’en avais jamais vu d’aussi près. Ils étaient en habits du dimanche, costumes cravates noires. L’un était brun foncé, l’autre châtain et le plus petit blond comme moi. Ma mère fit les présentations.

     –Josette, je te présente tes cousins, Marcel, Philippe et Victor dit-elle, les désignant du plus grand au plus petit ou du plus brun au plus blond.

   Première nouvelle, j’avais des cousins !

     –Ils ont ton âge, reprit-elle. Leur mère est ma cousine. Je suis la marraine de Marcel et de Philippe. Ils vont rester quelque temps chez nous. Sois gentille avec eux. Je suis sûre que vous allez très bien vous entendre. Ils sont très bien élevés, tu verras. Ne les dissipe pas ! Considère-les comme des frères. Tu seras leur sœur.

   Je ne sus que dire. Passer d’enfant unique à cinquième roue du carrosse, ça ne me fit pas franchement sauter au plafond. Le croupion de temps que ma mère me consacrait allait être réduit à néant. D’un autre côté, j’allais me retrouver seule à la maison avec trois garçons de mon âge. Ça allait bouleverser mon quotidien. Moi qui m’ennuyait ferme, ça promettait de l’animation. Le changement étant par trop subit et radical, je partis faire la tête dans ma chambre.

   La petite bouderie ne dura pas très longtemps, la curiosité l’emportant sur la réticence à partager ma mère avec ces trois petits nouveaux.

   Comme si de rien n’était, je revins dans le salon jouer à la poupée, faisant l’ indifférente tout en observant en coin mes futurs frères. Peu de temps après, Marcel me demanda de lui faire visiter les lieux. Je me suis tournée vers ma mère qui m’a annoncée qu’ils allaient prendre ma chambre et que je retournerai dans la sienne. Je sautai intérieurement de joie, nostalgique du petit lit contre le sien. N’en montrant rien, je m’empressai de lui montrer mon ancienne chambre. Après une visite éclair, il me sourit et proposa un cache-cache. Il est parti en courant, je me suis aussitôt lancé à sa poursuite comme si on se connaissait depuis toujours. Ce fut le point de départ d’une longue complicité.

   En un claquement de doigts, ma mère venait de prendre en charge trois petites âmes supplémentaires. À deux, c’était déjà difficile sur le plan matériel alors à cinq  ! À n’en pas douter, ma mère était une sainte, d’une générosité sans nom. Elle avait un exceptionnel sens des responsabilités.

Sur le coup, je ne savais pas si l’hébergement provisoire allait durer. J’apprendrai bien plus tard que leurs parents étaient décédés dans un tragique accident de voiture et que leur mère était la cousine qui avait hébergé ma mère après avoir été spoliée de  ses droits. Leurs grands-parents étant trop âgés pour les prendre en charge, ma mère avait proposé de s’en occuper pour leur éviter l’assistance sociale.

   Les premiers temps de la cohabitation furent très animés. Victor pleurait beaucoup, je passais mon temps à le cajoler. J’avais cinq ans et je jouais à la grande sœur avec mon cousin qui n’en avait que trois ! Prendre soin de quelqu’un, c’était nouveau pour moi. Philippe était très taciturne. Il parlait peu et s’enfermait dans son monde. On me dira plus tard que la vue de ses parents allongés côte à côte avant leur mise en bière l’avait traumatisé, Marcel n’en avait rien laissé paraître et Victor n’avait pas réalisé la situation.

   Les premiers temps, ma mère passa plus de temps à la maison. Je m’en réjouissais même si elle était toujours après les garçons. Victor accroché à son flanc droit, elle redoublait d’efforts pour laver, nettoyer et préparer les repas de notre famille devenue nombreuse. Avec toutes ces bouches à nourrir, sans aide sociale du fait du caractère précaire de cette adoption, elle sacrifia mes robes et mes cadeaux sur l’autel de l’intérêt général. Je râlai pour la forme, mais ne lui en tins pas rigueur. Au vu de l’énergie insensée qu’elle déployait, je devins plus compréhensive, plus partageuse. Et puis, j’avais gagné un petit frère blond comme les blés que je menais à la baguette et deux camarades de jeu. C’était bien plus qu’il n’en fallait pour me satisfaire.

   Jusqu’au jour de l’entrée à l’école primaire, nous formâmes le club des quatre. Nous nous lancions dans des expéditions autour de la maison. Marcel en éclaireur, Victor dans mes basques et Philippe à la traîne, nous franchissions allègrement les limites de la route du bas et de la maison grand-maternelle. Nous parcourions les bois et les champs environnants à la recherche de trésors, munis de cartes peaufinées à l’avance et de provisions. Un jour, nous avons même atteint le Lot, distant de quelques centaines de mètres à vol d’oiseau. Je fus marquée par la force des courants et la couleur boueuse de l’eau qui charriait nombre de tronçons d’arbre et de détritus. Je n’en revenais pas que des embarcations puissent s’y risquer. Victor pleurait de peur. Philippe chassait les libellules, et Marcel recherchait les situations périlleuses… À la nuit tombée, nous reprenions le chemin de la maison.

Ces passionnantes aventures ont duré jusqu’au jour où nous nous sommes perdus et avons du demander notre chemin à un fermier. Celui-ci s’est malheureusement empressé de prévenir notre mère qui nous a interdit de dépasser les environs de la maison. Ça a véritablement sonné le glas de nos aventures communes.

   Sans jeux partagés, notre complicité s’est transformée en cohabitation. Nous sommes devenus plus individualistes, Philippe se retranchant dans ses pensées ou ses livres, Marcel bricolant toute la journée et Victor s’acharnant sur ses jeux de cubes.

Comme avant, lorsque j’étais seule, j’ai recommencé à m’ennuyer ferme, tournant en rond une grande partie de la journée. 

 

VIVE L’ÉCOLE !

  

   L’école est arrivée à point nommé. Je venais d’avoir six ans. J’avais soif de connaissances. Et puis, je voulais me confronter à mes semblables.

   Un petit nœud dans les cheveux, une petite robe fleurie, le gilet assorti et un petit sac blanc à la main, j’étais chic en ce premier jour d’école. J’avançais d’un pas décidé, ma mère me tenant d’une poigne ferme.

im12Mon premier jour d’école — septembre 1953

   Je n’avais aucune appréhension particulière. Je rêvais d’une autre vie, de me faire des amies. Nostalgique de la bande formée avec mes cousins, je me voyais bien à la tête d’un groupe de filles qui en remontrerait aux garçons.

  Arrivée devant l’école, la première chose qui m’a frappée, c’était que la majorité des filles et des garçons pleuraient à chaudes larmes, agrippés à leurs parents, effrayés qu’ils ne les abandonnent à leur triste sort.

  Il était loin ce soir de mes trois ans où j’avais ressenti ce sentiment d’abandon lorsque ma mère s’était enfuie dans la nuit préparer un diner. J’ai embrassé furtivement ma mère et lui ai souhaité une bonne journée. J’ai tourné talons et je ne me suis même pas retournée. De toutes façons, elle devait être loin emportée par ses nombreuses tâches. Je me suis sans attendre rendue dans la cour de récréation découvrir ce Nouveau Monde. Ayant partagé l’intimité de mes cousins, j’étais très à l’aise avec les garçons. À la maison, ils me suivaient comme un seul homme. Il n’y avait aucune raison que cela fut différent ici. Je pris les devants et m’imposai. Ça impressionna beaucoup les autres filles qui m’obéirent à leur tour sans broncher. On avait beau avoir le même âge, c’était un peu comme si j’étais leur grande sœur.

   Je fis rapidement ma loi. Je savais me défendre et je répondais sans sourciller aux mal élevés.

   Pour ce qui était des études, j’étais à l’aise en expression écrite et orale mais, les chiffres me rebutaient. J’adorais les arts. À la maison, les murs étaient couverts d’aquarelles de ma mère réalisées durant son adolescence. J’avais moi-aussi un bon coup de crayon, c’était peut-être de famille.

   S’apercevant très tôt de mes bonnes dispositions pour le dessin, ma mère m’avait offert son matériel de peinture remisé depuis longtemps au grenier : encres, crayons et tubes de peinture. Elle était ravie que je poursuive une de ses passions de jeunesse.

   Prenant exemple sur elle, je me suis mise à crayonner des natures mortes, puis des animaux et des portraits.

   À l’âge de neuf ans, je me suis lancée dans la figuration à l’encre et à l’aquarelle des paysages environnants.

 

Campagne environnante — 1956

   Même si j’avais plaisir à retrouver mes frères le soir, j’étais bien à l’école, excepté en classe de mathématiques bien sûr. Et puis, à la demande de leurs grands-parents, mes frères furent placés dans une école de garçons dirigée par des Frères, à quelques kilomètres de notre domicile. Ils prenaient le car.

  La vie s’écoulait lentement, heureuse, légère, jusqu’à ce maudit dimanche d’août 1956.

  Comme au bon vieux temps, mes frères et moi étions en train de jouer dans le champ voisin entre les meules de foin lorsqu’un véhicule se gara devant la maison. Deux personnes âgées en descendirent et frappèrent à la porte. Notre mère les fit entrer. Après avoir observé la scène, nous reprîmes notre jeu, comme si de rien n’était, jusqu’à ce que notre mère nous demande de rentrer.

   Arrivés sur le perron, elle nous présenta aux vieilles personnes. Il s’agissait des grands-parents maternels des garçons. Ils avaient et faisaient une tête sinistre. Ils m’ont à peine saluée et ont embrassé rapidement mes frères. Ils se sont ensuite enfermés avec ma mère dans le petit salon. Nous attendions dans la cuisine, pas très rassurés. Leurs échanges se sont poursuivis jusque tard dans la soirée. À différentes reprises, notre mère fit des incursions dans la cuisine pour préparer le diner. Lorsqu’elle retournait dans le petit salon, on l’entendait hausser la voix. Nous étions de plus en plus inquiets. Elle semblait se battre pied à pied. Quelques heures plus tard, l’échange animé prit fin. Elle a ouvert la porte suivie par les grands-parents. Elle avait l’air accablée. Nous n’en menions pas large pressentant qu’un malheur allait arriver.

Elle s’est alors adressée à nous et a prononcé ces mots qui résonnent encore dans ma mémoire :

      —Marcel, Philippe et Victor, vous partez ce soir avec vos grands-parents. Dites au revoir à votre cousine. Je fais vos valises.

   Ce fut un peu comme si la foudre s’abattait sur nous. Elle ajouta, sans grande conviction, la voix étranglée :

     –Ne vous inquiétez pas, on se verra souvent. On forme une famille à présent. Personne ne nous séparera.

   Ce qu’elle ne disait pas, c’était que les grands-parents habitaient à 700 km de la maison, dans la grande banlieue de Lille et que, vu le coût des transports, on n’était pas prêt de se revoir…

   À ces mots, Marcel a entraîné Philippe à l’extérieur. Ils se sont enfuis dans les champs environnants. Instinctivement, je leur ai emboité le pas. Nous avons couru jusqu’à la grande maison familiale et nous nous sommes réfugiés dans le bois du haut. Il faisait nuit, frais et humide. Nous ne nous étions jamais aventurés aussi loin à une heure aussi avancée de la journée mais, il n’était pas question qu’on nous sépare. La panique à peine dissipée, nous avons réalisé catastrophés que nous avions abandonné Victor à son triste sort. Nous avions déguerpi sans réfléchir pour sauver notre peau et laissé tomber le plus jeune d’entre nous ! On s’est sentis très mal, horriblement coupable. On s’est alors serrés fort les uns contre les autres. Il n’était pas question qu’on redescende et qu’on nous sépare. Plus bas, les appels inquiets de notre mère se multipliaient. On ne bougea pas.

   Un temps indéfini plus tard, grelottant de froid, inquiets pour notre frère et ne souhaitant pas torturer davantage notre mère, nous sommes rentrés à reculons. En approchant de la maison, on s’est aperçu que leur véhicule avait disparu. Une lueur d’espoir nous a alors envahi. Ils avaient sûrement renoncé à leur fratricide projet. Notre mère avait obtenu gain de cause. Nous sommes alors rentrés de façon triomphale. Notre mère se tenait la tête. Elle était effondrée. J’ai tout de suite compris que Victor n’était plus là. J’ai immédiatement été prise d’un fort sentiment de culpabilité. C’était de ma faute si Victor n’était plus des nôtres.

   C’était la première fois que je voyais ma mère dans un tel état, elle, si forte et déterminée d’habitude. Elle sanglotait. Choqués, nous l’avons prise dans nos bras pour la réconforter. Je lui ai susurré où était Victor. Elle a avoué qu’elle n’avait rien pu faire. Ils avaient la loi pour eux, ils l’avaient emmené. Maigre consolation, elle avait obtenu que Marcel et Philippe restent à la maison jusqu’à la fin de l’année scolaire.

   Ce fut un véritable coup de massue. Je n’allais plus voir Victor, mon petit frère, et mes autres frères allaient partir à leur tour. Les premiers bégaiements de Philippe datent de ce triste jour.

   L’« enlèvement » de Victor par ses grands-parents eut pour conséquence immédiate de resserrer mes liens avec Marcel qui est devenu un frère jumeau pour moi. J’ai essayé, sans vraiment y parvenir, de me rapprocher de  Philippe qui était en grande souffrance depuis le tragique accident de ses parents.

   Alors que l’année scolaire avançait, nous étions de plus en plus agités et angoissés. C’était un véritable supplice. À chaque bruit de voiture, nous sursautions et nous barricadions dans la chambre des garçons. Notre mère tentait de nous rassurer, affirmant qu’il n’était pas question qu’ils obtiennent gain de cause. Elle obtint l’aide d’une des rares relations restée fidèle à la mémoire de son père et engagea une bataille procédurale pour faire annuler l’attribution de la garde des garçons aux grands-parents. C’eut heureusement pour effet de repousser les échéances. Nous n’eûmes plus de nouvelles d’eux durant des mois.

   Jusqu’au certificat d’études, mon parcours fut des plus chaotiques. Dans la cour de récréation, je me comportais en cheffe de bande. En classe, je répondais ouvertement aux professeurs. Je ne jurais que littérature ou arts et ne faisais aucun effort dans les matières techniques ou scientifiques. Ma mère avait constitué une bibliothèque hétéroclite d’ouvrages de jardinage, de romans d’Emingway ou de Dos Passos, d’histoires à l’eau de rose ou de polars de Dashiell Hammet qu’elle lisait la nuit. Après l’école, je me jetais sur ses dernières trouvailles. Je lisais de tout. Certains livres étaient compliqués, mais la musique des mots et les intrigues principales me suffisaient. J’avais d’excellentes notes en rédaction, citant des auteurs que l’on aborde généralement dans le secondaire. Dans les autres matières, c’était le néant. Je ne faisais aucun effort. Ma maîtresse était persuadée que je finirais dactylo ou ouvrière.

   Un jour, ma mère fut convoquée par le directeur de l’école en vue de lui signifier mon renvoi. Après avoir longuement argumenté, ma mère obtint un sursis conditionné à un changement radical de comportement et d’implication de ma part. Furieuse, elle exigea que je me mette à travailler. Elle se tuait à la tâche pour nous offrir une bonne éducation ; la moindre des choses, c’était que l’on étudie d’arrache-pied pour lui faire honneur. Sous aucun prétexte, elle ne souhaitait que nous suivions sa maudite voie. Je me suis contrôlée, j’ai fait semblant de travailler et j’ai décroché de justesse mon certificat d’études.

   Après avoir épuisé tous les recours, nous avons dû nous résoudre à laisser partir Marcel et Philippe. La séparation fut déchirante. Cela faisait trois ans que nous n’avions pas revu Victor. Pour seule nouvelle, nous avions reçu une carte impersonnelle, le premier Noël suivant son kidnapping, écrite par les grands-parents. Ça ne présageait rien de bon de nos relations futures. Avec Marcel, on s’est juré de s’écrire une fois par mois. Philippe a promis de m’envoyer régulièrement des cartes postales de la région. Il était en larmes, très perturbé. C’en était trop pour lui. Je l’ai pris dans mes bras , l’assurant que je ne le laisserai jamais tomber. Je viendrai le voir en stop à Strasbourg s’il le fallait. Ces quelques mots le réconfortèrent quelque peu.

   J’approchais de mes douze ans et j’allais retrouver ma chambre, ce qui faisait pour une fois mon affaire. J’avais soif d’indépendance. En revanche, retomber dans la solitude et l’isolement, il n’en était plus question. J’avais grandi. Je voulais voir du monde. Ici, j’avais fait le tour du propriétaire que j’avais dessiné et peint en long large et en travers. Mes derniers dessins d’arbres fruitiers de la région ne se résumaient plus qu’à quelques traits nerveux et taches de couleurs.

 

im15Arbres fruitiers nus-1957

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