Le mythe de Narcisse raconte l’histoire d’un jeune chasseur de Béotie si beau qu’il tombe amoureux de son propre reflet et en meurt. Transmis par Ovide, Conon et Pausanias, le mythe de Narcisse a traversé deux mille ans de peinture, de poésie et de psychanalyse, au point de donner son nom au narcissisme. Voici les différentes versions du mythe de Narcisse, le rôle de la nymphe Écho, la fleur qui porte son nom et la postérité du héros dans les arts et la psychologie.
Les origines du mythe de Narcisse
Dans la mythologie grecque, Narcisse est un chasseur originaire de Thespies, en Béotie, région du centre de la Grèce. Il est le fils de la nymphe Liriope et du dieu-fleuve Céphise. Son nom vient peut-être du grec narkê, qui évoque l’engourdissement et le sommeil, une étymologie qui s’accorde bien avec la torpeur dans laquelle il sombre au bord de la source.
Le récit est issu d’une longue tradition orale. Pausanias le Périégète, géographe grec du IIe siècle, rappelle d’ailleurs que la fleur appelée narcisse existait bien avant l’histoire du jeune homme : le poète athénien Pamphos la mentionnait déjà dans le récit de l’enlèvement de Perséphone, sans aucun lien avec Narcisse. Le personnage aurait donc reçu le nom de la fleur, et non l’inverse.
Le mythe de Narcisse selon Ovide
La version la plus complète figure au livre III des Métamorphoses d’Ovide, achevées vers l’an 8 de notre ère. Le poète latin y place Narcisse dans un cycle de récits consacrés à la cité de Thèbes, aux côtés de Cadmos, d’Actéon et de Penthée.
À la naissance de l’enfant, sa mère consulte le devin Tirésias pour savoir s’il atteindra la vieillesse. La réponse est énigmatique : « Oui, s’il ne se connaît pas. » À seize ans, Narcisse est d’une beauté qui attire jeunes gens et jeunes filles, mais il les repousse tous avec orgueil. L’un des soupirants éconduits supplie alors les dieux de le punir à son tour par un amour sans retour, et la déesse Némésis exauce sa prière.
Un jour de chasse, assoiffé, Narcisse se penche sur une source d’eau limpide. Il y découvre un visage dont il tombe aussitôt amoureux, sans comprendre qu’il s’agit du sien. Lorsqu’il réalise enfin que l’image n’est que son reflet, il est trop tard : incapable de s’en détacher, il dépérit de jour en jour. Sa dernière plainte est reprise par Écho, qui répète ses « hélas ».

Les naïades, ses sœurs, et les dryades le pleurent et préparent un bûcher. Mais son corps a disparu : à sa place, elles ne trouvent qu’une fleur au cœur jaune safran entouré de pétales blancs. Ovide ajoute que, même aux Enfers, Narcisse continue de contempler son image dans les eaux du Styx.
Écho, la nymphe condamnée à répéter
Chez Ovide, Écho n’est pas une simple prétendante. Bavarde, elle retenait la déesse Junon par ses discours pendant que les nymphes aimées de Jupiter s’enfuyaient. Pour la punir, Junon l’a condamnée à ne plus pouvoir parler la première et à seulement répéter les derniers mots qu’elle entend.
Éprise de Narcisse, elle ne peut donc lui déclarer son amour qu’en reprenant ses propres paroles. Repoussée, elle se cache dans les bois et se consume de chagrin jusqu’à ce qu’il ne reste d’elle que sa voix et des os changés en pierre. Le couple qu’elle forme avec Narcisse est parfaitement symétrique : elle ne peut que répéter l’autre, il ne peut aimer que lui-même.
Les autres versions : Conon et Pausanias
D’autres auteurs antiques racontent l’histoire différemment :
- Conon, mythographe grec contemporain d’Ovide, dont l’œuvre perdue est résumée par Photios au IXe siècle, rapporte que Narcisse envoya une épée à Ameinias, le plus fidèle de ses soupirants. Celui-ci se tua devant sa porte en appelant sur lui la vengeance des dieux. Narcisse, tombé amoureux de son reflet, finit par se donner la mort, et de son sang naquit la fleur.
- Pausanias, au IIe siècle, juge invraisemblable qu’on puisse confondre son reflet avec une autre personne. Il rapporte une version plus rationnelle : Narcisse avait une sœur jumelle qui lui ressemblait trait pour trait. Après sa mort, il venait chaque jour se regarder dans la source pour retrouver son visage.
Ces variantes montrent que le mythe de Narcisse n’a jamais eu de forme unique. La version d’Ovide, la plus littéraire, est celle qui s’est imposée en Occident.
Du mythe de Narcisse au narcissisme
Dès l’Antiquité, l’histoire est lue comme une leçon adressée à ceux qui s’admirent trop. Dans le langage courant, être narcissique désigne une estime de soi ou une confiance en soi excessives, qui peuvent aller jusqu’à l’égocentrisme.
Le mot narcissisme apparaît à la fin du XIXe siècle chez le sexologue britannique Havelock Ellis, puis chez le psychiatre allemand Paul Näcke. Sigmund Freud lui donne sa place en psychanalyse en 1914 avec son essai Pour introduire le narcissisme, où il en fait une étape normale du développement de la libido, au cours de laquelle le moi se prend lui-même pour objet d’amour.
La psychologie moderne distingue ce narcissisme ordinaire du trouble de la personnalité narcissique, décrit dans les classifications psychiatriques depuis 1980. Dans les années 1980, le psychanalyste français Paul-Claude Racamier forge la notion de perversion narcissique, un fonctionnement relationnel qui consiste à se valoriser aux dépens d’autrui. Sur le plan social, l’historien américain Christopher Lasch voit dès 1979, dans La Culture du narcissisme, le symptôme d’un individualisme croissant.
D’autres lectures sont plus bienveillantes. Pour le psychothérapeute américain Thomas Moore, Narcisse est préoccupé par sa beauté sans en avoir réellement conscience : l’amour-propre narcissique traduit au fond une incapacité à s’aimer vraiment. Écho, qui ne lui renvoie que ses propres mots, illustre le vide de ce rapport au monde, et la transformation en fleur symbolise la mort de l’ego au profit d’un épanouissement plus profond.
Narcisse dans l’art et la littérature
Le jeune homme penché sur son reflet est l’un des sujets mythologiques les plus représentés. Quelques œuvres majeures :
- Les fresques de Pompéi, dont celle de la maison de Marcus Lucretius Fronto, preuve de la popularité du thème dans l’art romain.
- Narcisse, attribué au Caravage (vers 1597-1599), conservé à la Galerie nationale d’art ancien du palais Barberini, à Rome.
- Écho et Narcisse de Nicolas Poussin (vers 1630), au musée du Louvre.
- Écho et Narcisse de John William Waterhouse (1903), à la Walker Art Gallery de Liverpool.
- Métamorphose de Narcisse de Salvador Dalí (1937), à la Tate de Londres, où le corps du héros se dédouble en une main tenant un œuf d’où sort la fleur.
La littérature s’en empare aussi : Jean-Jacques Rousseau écrit une comédie, Narcisse ou l’Amant de lui-même (1752), André Gide publie Le Traité du Narcisse (1891), et Paul Valéry revient au mythe dans ses Fragments du Narcisse. En musique, Benjamin Britten lui consacre une pièce de ses Six métamorphoses d’après Ovide pour hautbois seul (1951).
Le narcisse, fleur du mythe
Le narcisse est une plante à bulbe du genre Narcissus, qui fleurit à la fin de l’hiver et au printemps. Le narcisse des poètes, Narcissus poeticus, aux pétales blancs et au cœur jaune bordé de rouge, est celui qui évoque le plus la fleur décrite par Ovide. Comme la jonquille, sa cousine, il est toxique : son bulbe ne doit jamais être confondu avec un oignon.
Questions fréquentes
Qui est Narcisse dans la mythologie grecque ?
Un chasseur de Béotie, fils du dieu-fleuve Céphise et de la nymphe Liriope, célèbre pour sa beauté et pour avoir dédaigné tous ceux qui l’aimaient.
Pourquoi Narcisse est-il puni ?
Pour son orgueil. Chez Ovide, un soupirant repoussé demande aux dieux qu’il connaisse à son tour un amour impossible, et Némésis le condamne à s’éprendre de son propre reflet.
Quel lien entre Narcisse et Écho ?
Écho, condamnée par Junon à répéter les derniers mots entendus, tombe amoureuse de Narcisse, qui la repousse. Elle dépérit jusqu’à n’être plus qu’une voix.
D’où vient le mot narcissisme ?
Du nom du héros. Le terme apparaît à la fin du XIXe siècle chez Havelock Ellis et Paul Näcke, puis Freud en fait un concept central de la psychanalyse en 1914.
Citation sur les hommes :
« Ce qui me fait peur, c’est de faire partie des humains. On m’a souvent reproché de mépriser ces derniers, en vérité ce sont les humains tournés vers eux-mêmes que je n’estime pas, les esprits étriqués, les Narcisse et les arrogants. »
Brigitte Bardot