Notre-Dame de Paris : l’inestimable trésor, son histoire et ses pièces majeures

Considéré comme l’un des plus riches d’Europe, le trésor de Notre-Dame de Paris fut confisqué puis anéanti sous la Révolution. Reconstitué à partir de 1804, de nouveau ravagé lors des émeutes de 1830 et 1831, le trésor de Notre-Dame de Paris connut un nouvel essor avec la restauration de la cathédrale par Lassus et Viollet-le-Duc à partir de 1845. Lors de l’incendie du 15 avril 2019, l’essentiel de ses pièces fut sauvé des flammes et, depuis la réouverture de la cathédrale en décembre 2024, le trésor de Notre-Dame de Paris a retrouvé sa sacristie néogothique.

Qu’est-ce qu’un trésor de cathédrale ?

À l’origine, le mot trésor désignait le lieu où l’on rassemblait les biens les plus précieux servant au culte (reliques, vêtements sacerdotaux, manuscrits, or, pierreries), afin de pouvoir les mettre à l’abri en cas de péril.

Aujourd’hui, un trésor d’église désigne un ensemble d’objets religieux destinés à l’exercice et à l’ornement du culte, ou à la vénération des reliques.

Les trésors des cathédrales bénéficiaient des largesses d’évêques aux pouvoirs et aux revenus temporels considérables. Pour accroître le rayonnement de son sanctuaire, chaque évêque tenait à embellir sa cathédrale, à enrichir son trésor ou à se procurer des reliques, et de très beaux objets d’art furent ainsi commandés à des artistes de talent. À la mort d’un évêque, une partie de sa fortune personnelle revenait d’ailleurs à la cathédrale, selon une règle fixée dès le concile d’Agde, en 506. Longtemps, le trésor ne fut pas accessible au public : bien caché et bien gardé, il servait au culte ou de monnaie d’échange en temps de crise.

Un trésor de cathédrale réunit traditionnellement plusieurs familles d’objets :

  • les reliques et les reliquaires qui les abritent, objets de vénération pour les fidèles ;
  • les vases sacrés utilisés pendant la messe, comme les calices, les ciboires et les ostensoirs ;
  • les ornements liturgiques, c’est-à-dire les chapes, chasubles et étoles portées par le clergé ;
  • les livres liturgiques et les manuscrits enluminés, souvent dotés de reliures précieuses ;
  • les objets offerts par piété par les souverains, les prélats, les corporations et les fidèles.

Les origines du trésor de Notre-Dame de Paris

Le trésor de Notre-Dame conservait les objets précieux (vases sacrés, ornements, livres liturgiques) placés sous la responsabilité du Chapitre, c’est-à-dire des chanoines chargés du culte. Les premiers inventaires connus, de 1343 et de 1416, décrivent déjà l’exceptionnelle richesse du trésor de Notre-Dame de Paris.

En donnant au trésor, les souverains et les personnalités influentes affichaient leur attachement à l’Église. Ils exerçaient du même coup un important mécénat artistique, qui fit vivre à Paris des savoir-faire très pointus : orfèvrerie, ébénisterie, sculpture, peinture. Chaque objet offert était ainsi un chef-d’œuvre.

La pièce maîtresse de l’ancien trésor était la châsse de saint Marcel, neuvième évêque de Paris selon les listes épiscopales. Financée par un legs de 1263 complété par plusieurs dons vers 1270, elle prenait la forme d’une église gothique coiffée d’une haute flèche amovible. Ses statuettes et ses gâbles étaient en or, et ses « vitraux » étaient rendus par des émaux translucides cloisonnés sur or. L’ensemble pesait environ 122 kilos.

Les chanoines eux-mêmes enrichissaient le trésor. En 1708, le chanoine Antoine de La Porte offrit un immense ostensoir en vermeil, surnommé le « Grand Soleil », œuvre de l’orfèvre Claude II Ballin : haut de 1,62 mètre, il pesait 50 kilos.

Un trésor sacrifié aux crises : ventes et fontes

Proche du pouvoir royal, l’Église de Paris était souvent appelée à contribuer en période de crise et de guerre, le trésor servant alors de réserve d’argent. Des objets précieux furent fondus, des reliquaires démembrés ou vendus par les chanoines, parmi lesquels :

  • le reliquaire de saint Siméon et saint André, offert par Philippe Auguste ;
  • la statuette de saint Denis ornée de saphirs et de perles aux armes d’Isabeau de Bavière, donnée en 1429 ;
  • le buste d’or de sainte Agnès, orné d’un riche saphir entouré de huit pierres précieuses et d’un rameau d’or.

Durant la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, au début du XVe siècle, puis pendant les guerres de Religion, ventes et fontes se succèdent, notamment en 1562 et en 1577. Le reliquaire d’or du chef de saint Philippe, couvert de pierres précieuses et offert par le duc de Berry en 1413, est fondu en 1562. La même année, pour faire face à des dépenses urgentes, les chanoines confient à l’orfèvre Barthélémy Guesdon le remplacement des gâbles et des statuettes en or de la châsse de saint Marcel par des équivalents en argent doré.

En décembre 1759, en pleine guerre de Sept Ans, Louis XV fait fondre dix chandeliers d’argent, dont quatre offerts en 1607 par le dernier évêque de Paris (le siège devient archevêché en 1622), six chandeliers de vermeil donnés par le cardinal de Noailles en 1709 et une grande lampe d’argent offerte par Anne d’Autriche en 1636.

La Révolution et l’anéantissement de l’ancien trésor

À la fin du XVIIIe siècle, le trésor de Notre-Dame de Paris comptait parmi les plus fameux d’Europe. À l’image du décor intérieur de la cathédrale, il reflétait des siècles de largesses royales, cléricales (papes, évêques, chanoines) et de celles des corporations qui disposaient de chapelles dans la cathédrale, comme la corporation des orfèvres.

La Révolution met fin à ce faste. Les biens de l’Église sont nationalisés le 2 novembre 1789. Les objets jugés inutiles au culte sont envoyés à la fonte à partir de mars 1791, puis vient le tour des objets du culte eux-mêmes en septembre 1792. La châsse de saint Marcel est entièrement fondue en octobre 1792.

Disparaissent ainsi, démantelées ou fondues, des pièces d’exception décrites dans les inventaires : un ornement de velours cramoisi à arabesques venu de Perse, une grande croix d’or travaillée en filigrane, dont la tradition attribuait une partie à saint Éloi, offerte par le duc de Berry en 1406, ou encore le Grand Soleil de Claude II Ballin.

Du trésor de l’Ancien Régime ne subsistent que de rares témoins, parmi lesquels les sept volumes du Graduel de Notre-Dame, livres de chœur exécutés en 1669 et 1670 par deux artistes parisiens, le calligraphe Étienne Demoiselet et le peintre miniaturiste Étienne Compardel. Gravures, peintures et inventaires permettent aujourd’hui d’imaginer le reste.

La renaissance du trésor de Notre-Dame de Paris au XIXe siècle

Après le Concordat de 1801 et le rétablissement des grandes cérémonies, dont le sacre de Napoléon en 1804, le trésor est progressivement reconstitué. L’acte refondateur est l’arrivée des reliques de la Passion sauvées du trésor de la Sainte-Chapelle : leur remise à Notre-Dame, en 1804, marque le début de la reconstitution, et la Couronne d’épines est accueillie solennellement dans la cathédrale en 1806.

Commandes du Chapitre et dons de personnalités illustres enrichissent le nouveau trésor, jusqu’aux émeutes de juillet 1830 et au sac de l’archevêché en février 1831, qui détruisent une grande partie des dons du Premier Empire et de la Restauration.

Le véritable renouveau vient avec la restauration de la cathédrale confiée à Jean-Baptiste Lassus et Eugène Viollet-le-Duc. Le trésor s’installe dans la nouvelle sacristie néogothique, construite de 1845 à 1850. Elle succède à la sacristie dont l’architecte Soufflot avait posé la première pierre le 12 août 1755, toujours dans un bâtiment perpendiculaire à la cathédrale, au niveau des chapelles du déambulatoire sud.

Durant la seconde moitié du XIXe siècle, les commandes du Second Empire et des chanoines enrichissent encore le trésor. En 1905, la loi de séparation des Églises et de l’État fait des objets conservés dans la cathédrale des biens nationaux. Le XXe siècle poursuit l’enrichissement par les dons de papes, cardinaux, évêques, chefs d’État, confréries et fidèles, comme les calices offerts par Léon XIII et Jean XXIII ou la croix offerte par l’empereur d’Éthiopie. En 2012, pour les 850 ans de la cathédrale, le trésor bénéficie d’une nouvelle muséographie, respectueuse du cadre et du mobilier voulus au XIXe siècle.

Viollet-le-Duc, architecte et orfèvre du trésor

Véritable recréation, la sacristie est pensée par Viollet-le-Duc jusque dans ses moindres détails : mobilier (niches, armoires à vantaux ou roulantes sur le modèle de celle de Noyon), chapiers, sculptures, ferronneries, pavement, vitraux et finitions, exécutés par de très grands artistes et artisans du XIXe siècle.

La salle du Trésor, ou grande sacristie, est une salle voûtée haute de 12 mètres. Éclairée par trois grandes verrières, elle est ornée de quatre statues d’anges portant des encensoirs et des statues de saint Pierre et de saint Paul.

Viollet-le-Duc reconstitue aussi une orfèvrerie d’inspiration médiévale. Il dessine pour le trésor :

  • des vases sacrés, des lanternes, des chandeliers et des crucifix, dans l’esprit des ateliers gothiques ;
  • des reliures précieuses pour les livres liturgiques de la cathédrale ;
  • de véritables créations, qui dépassent la simple adaptation des formes médiévales : le grand lutrin, le chandelier pascal et le reliquaire de la Couronne d’épines.

Le grand lutrin, réalisé en 1868 par l’orfèvre Placide Poussielgue-Rusand d’après les dessins de Viollet-le-Duc, est classé au titre des objets monuments historiques.

Le grand Lutrin de Notre-Dame

Les pièces majeures du trésor de Notre-Dame de Paris

Les pièces principales du trésor de Notre-Dame de Paris sont les reliquaires de la Sainte Couronne d’épines et le reliquaire de la Croix palatine, qui conserve un fragment et un clou de la Croix du Christ.

Selon la tradition, la Sainte Couronne d’épines fut rachetée par saint Louis à Baudouin II de Courtenay, dernier empereur latin de Constantinople, et arriva à Paris en 1239. Pour l’abriter, Viollet-le-Duc dessina un nouveau reliquaire en bronze et argent dorés, rehaussé de diamants et de pierres précieuses, conçu en 1862 et exécuté par Placide Poussielgue-Rusand, qui réalisa également la Couronne de lumière de la cathédrale. Adolphe-Victor Geoffroy-Dechaume, sculpteur des chimères, en modela les figures.

Couronne d'épines Notre-Dame de Paris
reliquaire couronne d'épines

Autre pièce insigne, le reliquaire de la Croix palatine appartint à Anne de Gonzague de Clèves, princesse palatine morte en 1684. Il renferme un morceau de la vraie Croix et un clou. Une lame d’or portant une inscription grecque atteste que le fragment appartint à l’empereur byzantin Manuel Ier Comnène, mort en 1180.

reliquaire du Clou et du Bois de la Croix

L’ancien reliquaire de la Sainte Couronne d’épines, créé au début du XIXe siècle par l’orfèvre Charles Cahier, compte aussi parmi les pièces de grande valeur. Le trésor réunit encore :

  • des reliques de saint Louis, roi de France : des vêtements, dont une tunique, un fragment de sa mâchoire et une côte ;
  • le reliquaire de la croix de Saint-Claude, offert au XVe siècle par le roi René au couvent des Célestins d’Avignon ;
reliquaire de la Croix dit de Saint Claude
  • le reliquaire de la Vierge à l’Enfant, œuvre de l’orfèvre Odiot offerte à la cathédrale par Charles X en 1826 ;
Vierge à l'enfant
  • une croix en ébène et cuivre avec un Christ en ivoire attribué à François Girardon, conservée avec d’autres objets antérieurs à la Révolution dans un meuble dessiné par Viollet-le-Duc ;
  • des souvenirs des papes Léon XIII et Jean XXIII, des croix, ainsi que de nombreux manuscrits précieux et livres imprimés des XIXe et XXe siècles ;
  • des souvenirs de Viollet-le-Duc et de son chantier, et de Paul Claudel, qui vécut sa conversion dans la cathédrale le jour de Noël 1886 ;
  • des œuvres contemporaines de l’orfèvre Goudji, dont la cuve baptismale utilisée par Jean-Paul II lors des JMJ de 1997, son aiguière et un chandelier pascal.

Les camées des papes, une collection unique

Dans la salle capitulaire, une collection de 258 camées à l’effigie des papes, de saint Pierre à Pie IX, sculptés sur coquille dans les ateliers de Torre del Greco, près de Naples, fut remise au Chapitre en 1887 par un riche donateur bavarois. En mai 1888, le Chapitre décida de les installer dans la salle capitulaire.

camées des papes

Les sculpteurs ont donné à chaque pontife une attitude propre : certains bénissent, d’autres méditent devant le crucifix, de profil ou de face, assis ou debout, coiffés de la tiare, de la mitre ou du camauro. En 2008, pour les 120 ans de la collection, les orfèvres Goudji et Pierre Rouge-Pullon réalisèrent les camées des dix papes suivants, de Léon XIII à Benoît XVI, portant l’ensemble à 268 médaillons encadrés d’argent.

Le trésor de Notre-Dame de Paris face à l’incendie de 2019

Dans la nuit du 15 au 16 avril 2019, pendant que les pompiers luttaient contre le feu, une chaîne de sauvetage évacua les objets les plus précieux. Pour atteindre la Couronne d’épines, il fallut briser le reliquaire vitré qui habillait son coffre sécurisé, avec le concours du père Jean-Marc Fournier, aumônier de la brigade des sapeurs-pompiers de Paris. L’essentiel du trésor de Notre-Dame de Paris, reconstitué après 1789 et 1830, a ainsi échappé aux flammes.

Pendant le chantier, le musée du Louvre a consacré au trésor une exposition inédite, « Le trésor de Notre-Dame de Paris. Des origines à Viollet-le-Duc », du 18 octobre 2023 au 29 janvier 2024. Plus de 120 œuvres y retraçaient son histoire, les reliques de la Passion n’étant pas présentées au musée.

La cathédrale a rouvert ses portes le 7 décembre 2024. Le 13 décembre suivant, la Couronne d’épines a retrouvé Notre-Dame dans une nouvelle châsse-reliquaire dessinée par l’architecte et designer Sylvain Dubuisson, installée dans la chapelle axiale. Des épines de bronze s’y élèvent autour d’une demi-sphère d’un bleu profond, et un coffre-fort intégré à une base de marbre protège la relique hors des ostensions, avec le fragment de la Croix et le clou.

Visiter le trésor aujourd’hui

  • Le trésor occupe la sacristie néogothique de Lassus et Viollet-le-Duc, rénovée pour la réouverture de la cathédrale, au sud du chœur.
  • La visite du trésor est payante : horaires et tarifs sont à vérifier sur le site officiel de la cathédrale avant de venir, car ils évoluent régulièrement.
  • La Couronne d’épines, présentée dans la chapelle axiale, est offerte à la vénération des fidèles lors d’ostensions dont le calendrier est publié par la cathédrale.

De par la rareté des matériaux employés (or, vermeil, pierres précieuses), leur façonnage unique ou leur caractère sacré, les dons somptueux faits au trésor marquaient l’attachement profond de leurs donateurs à l’Église. Œuvres de mécénat artistique, ils étaient aussi, au-delà de leur fonction liturgique, des biens précieux mobilisables en temps de crise. C’est cette double nature, sacrée et matérielle, qui explique à la fois la splendeur et les pertes répétées du trésor.

Questions fréquentes

Où se trouve le trésor de Notre-Dame de Paris ?

Il est conservé dans la sacristie néogothique construite par Lassus et Viollet-le-Duc de 1845 à 1850, un bâtiment accolé au flanc sud de la cathédrale, au niveau du déambulatoire.

Le trésor a-t-il été détruit dans l’incendie de 2019 ?

Non. Les pièces les plus précieuses, dont la Couronne d’épines, ont été évacuées dans la nuit du 15 au 16 avril 2019. Le trésor a ensuite été présenté au Louvre avant de regagner la cathédrale.

Où est exposée la Couronne d’épines ?

Depuis le 13 décembre 2024, elle est conservée dans la chapelle axiale de la cathédrale, dans une châsse-reliquaire contemporaine dessinée par Sylvain Dubuisson.

Pourquoi l’ancien trésor a-t-il presque entièrement disparu ?

Parce qu’il servait aussi de réserve financière : de nombreuses pièces furent vendues ou fondues lors des guerres et des crises, avant que la Révolution n’envoie à la fonte l’essentiel de ce qui restait, entre 1791 et 1792.

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