Alain-Fournier : Le Grand Meaulnes, résumé et analyse

Le Grand Meaulnes est l’unique roman d’Alain-Fournier, fauché à 27 ans dans les premières semaines de la Première Guerre mondiale. Ce roman d’initiation incarne une certaine idée de l’amour, une « recherche d’absolu », presque une quête mystique : l’amitié y pousse les personnages à se dépasser, à se connaître et à poursuivre un bonheur qu’ils cherchent désespérément. Très proche de la vie d’Alain-Fournier, le livre fait de l’enfance perdue son thème central, dans une atmosphère où le réel et le merveilleux s’entremêlent. Plus d’un siècle après sa parution, Alain-Fournier reste l’auteur d’un seul roman, mais d’un roman que des générations de lecteurs n’ont jamais cessé de relire.

Alain-Fournier, l’auteur du Grand Meaulnes

Alain-Fournier, pseudonyme d’Henri-Alban Fournier, est né le 3 octobre 1886 à La Chapelle-d’Angillon, dans le Cher, et tué au combat le 22 septembre 1914 près de Saint-Remy-la-Calonne, dans la Meuse.

Fils d’instituteurs, il passe son enfance à Épineuil-le-Fleuriel, où son père est nommé en 1891 et dont il est l’élève jusqu’en 1898. Il poursuit ensuite sa scolarité à Paris, au lycée Voltaire, rêve un temps d’entrer à l’École navale et passe par le lycée de Brest, puis prépare l’École normale supérieure au lycée Lakanal, à Sceaux. Il y rencontre Jacques Rivière, qui deviendra son meilleur ami, puis son beau-frère en épousant sa sœur Isabelle. Leur correspondance, publiée après leur mort, compte parmi les plus belles de la littérature française.

alain fournier

Yvonne de Quiévrecourt, la rencontre qui fait naître le roman

Le 1er juin 1905, jour de l’Ascension, le jeune homme de 18 ans remarque une jeune fille d’une grande beauté à la sortie d’une exposition au Grand Palais, Yvonne de Quiévrecourt. Il la suit de loin jusqu’à son domicile, boulevard Saint-Germain, puis revient le 11 juin et l’aborde en lui murmurant : « Vous êtes belle ». Après la messe à Saint-Germain-des-Prés, ils échangent une longue conversation, au terme de laquelle elle lui annonce qu’elle est fiancée. Sa grâce correspond à l’idée romantique de l’amour qu’il s’est forgée à la lecture de Jules Laforgue et de Francis Jammes.

Il notera chaque détail de cette rencontre et ne cessera, huit années durant, de penser à elle et de l’évoquer dans sa correspondance. Yvonne se marie en 1907. Il la revoit une dernière fois en 1913, à Rochefort, alors qu’elle est mère de deux enfants. Bouleversé, il n’y donne pas suite : sa vie sentimentale a pris une autre direction, avec une liaison passionnée avec la comédienne Pauline Benda, dite Madame Simone. De cet amour impossible, à la frontière du rêve, naîtra Le Grand Meaulnes, où Yvonne de Quiévrecourt devient Yvonne de Galais, et où Meaulnes prononce les mêmes mots : « Vous êtes belle ».

Les dernières années d’Alain-Fournier

Après deux échecs au concours de l’École normale supérieure et son service militaire, Henri Fournier devient en 1910 chroniqueur littéraire à Paris-Journal. Il entretient alors une liaison avec Jeanne Bruneau, une modiste rencontrée à Bourges, qui inspirera probablement le personnage de Valentine. En 1912, grâce à Charles Péguy, il devient secrétaire de l’homme politique Claude Casimir-Perier, l’époux de Madame Simone.

De juillet à novembre 1913, La Nouvelle Revue française publie Le Grand Meaulnes en feuilleton, avant sa parution en volume chez Émile-Paul. Salué par la critique, le roman frôle le prix Goncourt, attribué de justesse à Marc Elder pour Le Peuple de la mer. Au début de 1914, il commence une pièce de théâtre, La Maison dans la forêt, et un second roman, Colombe Blanchet, tous deux restés inachevés.

Mobilisé dès août 1914 comme lieutenant au 288e régiment d’infanterie, il est porté disparu le 22 septembre 1914 avec une vingtaine de ses hommes, au sud de Verdun. Son corps n’est retrouvé qu’en 1991, dans une fosse commune où l’avaient enterré les soldats allemands ; il repose depuis 1992 dans la nécropole nationale de Saint-Remy-la-Calonne. Ses poèmes et textes en prose ne seront réunis qu’après sa mort par Jacques Rivière, sous le titre Miracles (1924).

Le résumé du Grand Meaulnes

Le Grand Meaulnes

Première partie

François Seurel est le narrateur du roman. Élève de son père au cours supérieur de Sainte-Agathe, il a 15 ans lorsqu’arrive un nouveau pensionnaire de 17 ans, Augustin Meaulnes, que les autres élèves surnomment bientôt « le grand Meaulnes ». Un jour, Meaulnes part seul en carriole chercher les grands-parents de François à la gare de Vierzon, se perd et arrive en pleine nuit dans un domaine mystérieux où l’on prépare une étrange fête de mariage, régie par les enfants. Il y rencontre une jeune fille, Yvonne de Galais, et en tombe amoureux. La fiancée attendue ne venant pas, la fête se disperse.

Deuxième partie

De retour à Sainte-Agathe, Augustin est hanté par cette nuit et par Yvonne. Il veut retrouver le « domaine perdu », mais ne se souvient plus du chemin. François l’aide dans ses recherches. Arrive alors à l’école un jeune bohémien au front bandé, qui se révèle être Frantz de Galais, le frère d’Yvonne et le fiancé abandonné de la fête. Il donne à Meaulnes l’adresse de sa sœur à Paris, où celui-ci part la chercher, sans succès.

Troisième partie

François découvre enfin le « domaine sans nom », les Sablonnières, et apprend qu’Yvonne n’a pas oublié Augustin. Il prévient son ami, et une partie de campagne réunit les deux jeunes gens. Yvonne et Augustin se marient peu après, mais Augustin s’enfuit dès le lendemain de ses noces, rappelé par Frantz. François découvrira plus tard, dans les cahiers de Meaulnes, que celui-ci avait connu à Paris une jeune femme, Valentine, et entretenu avec elle une brève liaison avant de comprendre qu’il s’agissait de la fiancée disparue de Frantz. Rongé par le remords et lié par sa promesse, il est parti la retrouver pour la rendre à son ami.

Quelques mois plus tard, Yvonne donne naissance à une petite fille et meurt peu après. François veille sur l’enfant. Lorsque Meaulnes revient enfin, ramenant Frantz et Valentine réunis, il apprend de son ami la mort de sa femme, prend sa fille et s’en va, laissant François imaginer qu’il l’emmène « pour de nouvelles aventures ».

Les personnages

  • François Seurel est le narrateur, l’ami d’Augustin Meaulnes qu’il aide dans sa quête du « domaine sans nom ». Il n’est pas le héros du roman : il relate l’histoire de son ancien camarade de classe devenu son ami. Sérieux et appliqué, il est celui qui reste quand tous partent. Attiré par Yvonne, il devient son confident et demeure auprès d’elle jusqu’à ses derniers instants. Il deviendra instituteur comme ses parents.
  • Augustin Meaulnes est le nouvel élève du cours supérieur de Sainte-Agathe. Plus âgé que ses camarades, il les fascine et les intrigue à la fois. Animé par une quête d’absolu, fantasque, mystérieux et secret, il tombe amoureux d’Yvonne de Galais qu’il n’a vue qu’une seule fois.
  • Yvonne de Galais est une jeune fille douce, mystérieuse et passionnée, à la fois discrète et déterminée. Objet de la quête d’Augustin et amour secret de François, elle devient l’épouse d’Augustin, très vite abandonnée.
  • Frantz de Galais est le frère d’Yvonne. Aventurier et excessif, il tente de mettre fin à ses jours, désespéré par la fuite de sa fiancée, qu’il finira par épouser.
  • Valentine Blondeau est la fiancée perdue. Enfuie avant ses noces, elle épousera finalement Frantz après une brève liaison avec Augustin.

Les lieux du roman, sur les pas d’Alain-Fournier

L’action se déroule entre Berry et Sologne, dans le Cher, la terre natale de l’auteur. Le village de Sainte-Agathe s’inspire d’Épineuil-le-Fleuriel, où l’on retrouve tous les lieux du cours supérieur. L’ancienne école où la famille Fournier vécut de 1891 à 1898, conservée en l’état, est aujourd’hui une maison d’écrivain labellisée « Maison des Illustres », qui fait revivre l’atmosphère des salles de classe des années 1900.

Le « pays perdu » et le domaine des Sablonnières se situeraient, selon certains, entre Le Vieux-Nançay et La Chapelle-d’Angillon, où un hameau porte justement le nom des Sablonnières, à la sortie nord du village. D’autres demeures ont nourri le « domaine mystérieux » :

  • le château de Cornançay, à Épineuil-le-Fleuriel, où la famille propriétaire avait pour tradition d’organiser une fête des enfants, et où plusieurs érudits situent la « fête étrange » ;
  • le château de la Verrerie, à Oizon, demeure Renaissance qui aurait pu servir de modèle ;
  • Nançay, berceau de la famille paternelle, où l’oncle de l’écrivain tenait boutique et a inspiré le personnage de l’oncle Florentin.

Les thèmes

  • L’enfance perdue : le « domaine sans nom » est une métaphore de l’enfance perdue. Moment merveilleux aux confins du réel, la fête des Sablonnières et sa gracieuse jeune fille symbolisent les premières émotions de l’adolescent qui découvre le monde sans en percevoir encore la rudesse. Meaulnes restera nostalgique de cette fête, même après avoir retrouvé Yvonne. Il s’enfuit au lendemain de son mariage, comme s’il ne voulait pas affronter la réalité d’un rêve accompli. Lorsqu’il revient, Yvonne est morte, comme son enfance, et il repart vers d’autres horizons, semblant refuser de devenir adulte.
  • Le merveilleux et le réel : bien qu’il décrive des lieux, des paysages et des personnages précis, Alain-Fournier invente une géographie mystérieuse, celle d’un temps perdu à jamais. La campagne qu’il évoque semble sortie d’un conte, la fête paraît tirée d’une légende, avec son manoir féerique et ses invités costumés. Mais le destin des personnages est cruel : la réalité leur réserve d’amères désillusions.
  • L’amitié : plus encore que l’amour, c’est la fidélité de François à Meaulnes, et de Meaulnes à la promesse faite à Frantz, qui fait avancer le récit.

Ce chef-d’œuvre unique touche un très large public, en évoquant la quête d’absolu d’un adolescent qui se heurte à l’âpreté du réel, et le passage de l’enfance à l’âge adulte. Son charme tient aussi à une prose qui allie réalisme et magie, quotidien et merveilleux. Traduit en anglais dès 1928, adapté au cinéma notamment par Jean-Gabriel Albicocco en 1967, il est classé à la 9e place des « cent livres du siècle » établis en 1999. Son prestige intact repose aussi sur la figure de son auteur, génie adolescent auréolé d’une gloire fauchée trop tôt. Pour prolonger la lecture, découvrez nos autres grands classiques de la littérature française.

Quelques citations marquantes du Grand Meaulnes

  • « Mais quelqu’un est venu qui m’a enlevé à tous ces plaisirs d’enfant paisible. Quelqu’un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux visage maternel penché sur le repas du soir. Quelqu’un a éteint la lampe autour de laquelle nous étions une famille heureuse, à la nuit, lorsque mon père avait accroché les volets de bois aux portes vitrées. Et celui-là, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres élèves appelèrent bientôt le grand Meaulnes. »
  • « Et nous jurâmes, car, enfants que nous étions, tout ce qui était plus solennel et plus sérieux que nature nous séduisait. »
  • « Il s’agit d’une noce, sans doute, se dit Augustin. Mais ce sont les enfants qui font la loi, ici ?… Étrange domaine ! »
  • « Après cette fête où tout était charmant, mais fiévreux et fou, où lui-même avait si follement poursuivi le grand pierrot, Meaulnes se trouvait là plongé dans le bonheur le plus calme du monde. »
  • « Presque aussitôt un des petits qui étaient par terre s’approcha, se pendit à son bras et grimpa sur son genou pour regarder en même temps que lui ; un autre en fit autant de l’autre côté. Alors ce fut un rêve comme son rêve de jadis. Il put imaginer longuement qu’il était dans sa propre maison, marié, un beau soir, et que cet être charmant et inconnu qui jouait du piano, près de lui, c’était sa femme… »
  • « À terre, tout s’arrangea comme dans un rêve. Tandis que les enfants couraient avec des cris de joie, que les groupes se formaient et s’éparpillaient à travers bois, Meaulnes s’avança dans une allée, où, dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva près d’elle sans avoir eu le temps de réfléchir : “Vous êtes belle”, dit-il simplement. »
  • « Avec quel émoi Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute où, sur le bord de l’étang, il avait eu très près du sien le visage désormais perdu de la jeune fille ! Il avait regardé ce profil si pur, de tous ses yeux, jusqu’à ce qu’ils fussent près de s’emplir de larmes. Et il se rappelait avoir vu, comme un secret délicat qu’elle lui eût confié, un peu de poudre restée sur sa joue… »
  • « Vacillant comme un homme ivre, le grand garçon, les mains dans ses poches, les épaules rentrées, s’en alla lentement sur le chemin de Sainte-Agathe ; tandis que, dernier vestige de la fête mystérieuse, la vieille berline quittait le gravier de la route et s’éloignait, cahotant en silence, sur l’herbe de la traverse. On ne voyait plus que le chapeau du conducteur, dansant au-dessus des clôtures… »
  • « Je cherche quelque chose de plus mystérieux encore. C’est le passage dont il est question dans les livres, l’ancien chemin obstrué, celui dont le prince, harassé de fatigue, n’a pu trouver l’entrée. »
  • « Notre aventure est finie. L’hiver de cette année est mort comme la tombe. Peut-être quand nous mourrons, peut-être la mort seule nous donnera la clef et la suite et la fin de cette aventure manquée. »
  • « Un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis, comment pourrait-il s’accommoder ensuite de la vie de tout le monde ? »
  • « Voici le bonheur, voici ce que tu as cherché pendant toute ta jeunesse, voici la jeune fille qui était à la fin de tous tes rêves ! »
  • « Là-bas, dans la maison fermée, quelqu’un joue. Je m’arrête un instant pour écouter en silence. C’est d’abord comme une voix tremblante qui, de très loin, ose à peine chanter sa joie… Cet air que je ne connais pas, c’est aussi une prière, une supplication au bonheur de ne pas être trop cruel, un salut et comme un agenouillement devant le bonheur… »
  • « Lorsqu’elle me tendit la main, pour partir, il y avait entre nous, plus clairement que si nous avions dit beaucoup de paroles, une entente secrète que la mort seule devait briser et une amitié plus pathétique qu’un grand amour. »
  • « La seule joie que m’eût laissée le grand Meaulnes, je sentais bien qu’il était revenu pour me la prendre. »
  • « Tout est pénible, tout est amer puisqu’elle est morte. Le monde est vide, les vacances sont finies. Finies, les longues courses perdues en voiture ; finie, la fête mystérieuse… Tout redevient la peine que c’était. »

Questions fréquentes

Pourquoi écrit-on Alain-Fournier avec un trait d’union ?

Parce qu’il s’agit d’un nom de plume, formé à partir de son vrai nom, Henri-Alban Fournier. Le trait d’union le distingue aussi d’autres personnes nommées Alain Fournier.

Le Grand Meaulnes est-il autobiographique ?

En grande partie : l’école de Sainte-Agathe reprend celle d’Épineuil-le-Fleuriel, Yvonne de Galais s’inspire d’Yvonne de Quiévrecourt et Valentine probablement de Jeanne Bruneau. Mais l’auteur transpose et réinvente ces souvenirs.

Le Grand Meaulnes a-t-il obtenu le prix Goncourt ?

Non. Il a été en lice en 1913, mais le prix est revenu de justesse à Marc Elder pour Le Peuple de la mer.

Où est enterré Alain-Fournier ?

Dans la nécropole nationale de Saint-Remy-la-Calonne, dans la Meuse, aux côtés des soldats de son régiment tombés avec lui, inhumés en 1992 après la découverte de leur sépulture.

« Quelque chose désespérément me réclame et toutes les routes de la terre m’en séparent. »

Alain-Fournier

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