UN GRAND AUTEUR – UN CHEF D’ŒUVRE : ALAIN FOURNIER – LE GRAND MEAULNES

Le Grand Meaulnes est l’unique roman d’Alain-Fournier fauché à l’âge de 27 ans au début de la Première Guerre mondiale. Ce roman d’initiation incarne une certaine idée de l’amour, une « recherche d’absolu », une quête mystique. L’amitié y est clé, amenant les personnages à se dépasser, à se connaître, à se mettre en quête d’un bonheur qu’ils cherchent désespérément. Proche d’une autobiographie, le thème de l’enfance perdue y est omniprésent dans une atmosphère où le réel et le merveilleux s’entremêlent.

L’auteur

Alain-Fournier, pseudonyme d’Henri-Alban Fournier, est né le à la Chapelle-d’Angillon dans le Cher et tué au combat le à Saint-Rémy-la-Calonne.

Fils d’instituteur, Alain-Fournier passe son enfance dans le Berry avant de poursuivre sa scolarité à Paris.

Le 1er juin 1905, le jour de l’Ascension, Alain-Fournier est frappé par la beauté d’une jeune fille, sortant d’une exposition au Grand-Palais, Yvonne de Quiévrecourt. Il la suit et l’aborde. Sa grâce correspond à son idée romantique de l’amour, forgée à la lecture des poésies de Jules Laforgue et des romans de Francis Jammes.

Alain-Fournier notera chaque détail de cette rencontre qui a bouleversé sa vie. Fournier ne cessera, huit années durant, de penser à la jeune femme et de l’évoquer dans sa correspondance.Un jour de 1907, il apprendra son mariage avec un officier de marine. Durant l’année 1913, il la rencontrera pour la seconde fois. Les chastes retrouvailles auront lieu au cours de l’été à Rochefort-sur-Mer, la jeune femme, mère de deux enfants, étant de passage chez ses parents. Le jeune homme sera bouleversé mais, il n’y aura pas de suite ; sa vie sentimentale ayant pris irrévocablement une direction nouvelle (vivant une passion avec Pauline Benda, comédienne et femme de lettres). Il échangera encore quelques lettres avec Yvonne de Quiévrecourt, mais ne la reverra pas.De cette passion impossible, à la frontière du rêve, naîtra le Grand Meaulnes.

Ce roman sera salué par la critique, frôlera le prix Goncourt et connaitra immédiatement un vif succès dans le monde entier. Alain-Fournier écrira ensuite un recueil de poèmes intitulé Miracles et débutera un autre roman qui restera inachevé, Colombe Blanchet.

Le 26 septembre 1914, il meurt au combat près de Verdun.

Le roman

  • Première partie

François Seurel est le narrateur et le personnage principal. Élève de son père au cours supérieur de Sainte-Agathe, il a 15 ans lorsqu’un nouvel élève, âgé de 17 ans, arrive à l’ école. Ce mystérieux garçon, Augustin Meaulnes, va devenir son compagnon de route.

Un jour, Augustin part en calèche, se perd et arrive dans la nuit dans un manoir où l’on donne une fête de mariage. La mariée ne venant pas, les invités repartent, mais Augustin Meaulnes fait la rencontre d’une jeune fille, Yvonne de Galais.Ils tombent follement amoureux l’un de l’autre.

  • Deuxième partie

De retour à Sainte-Agathe, Augustin est hanté par cette nuit mystérieuse et par Yvonne. Il souhaite retrouver le « domaine perdu », mais ne se rappelle plus quel chemin il a emprunté.

François l’aide dans sa recherche. Un peu plus tard, un nouvel élève arrive dans leur classe, un jeune bohémien au front bandé. Suite à une représentation sur la place du village, le bohémien révèle être Frantz de Galais, le frère d’Yvonne. Il donne à Augustin Meaulnes l’adresse de sa sœur à Paris qu’il part retrouver sans succès.

  • Troisième partie

François Seurel découvre le « domaine sans nom » et Yvonne qui n’a pas oublié Augustin. François prévient Augustin. Ils se rendent ensemble aux Sablonnières pour la revoir.

Yvonne et Augustin se marient peu après, mais Augustin s’enfuit la première nuit suite à un mystérieux appel. François découvrira par la suite les carnets de Meaulnes, dans lesquels ce dernier explique qu’il a rencontré Valentine pendant son séjour à Paris et qu’il a eu une brève relation avec elle, avant de comprendre qu’il s’agissait de la fiancée disparue de Frantz. Augustin raconte qu’il a abandonné la jeune femme, qui venait de quitter son métier pour se marier avec Frantz, la condamnant ainsi à vivre dans la misère. Rongé par le remords et décidé à tenir sa promesse en réunissant Frantz et sa fiancée disparue, Meaulnes annonce dans son carnet son départ après son mariage avec Yvonne pour retrouver Valentine et la marier à Frantz. Quelques mois plus tard, Yvonne donne naissance à la fille d’Augustin, mais elle meurt le lendemain de la naissance d’une embolie pulmonaire.  François devient l’héritier de la famille et s’occupe de la fille de son ami.

Un an plus tard, Meaulnes ramène Frantz et Valentine mariés. En revenant chez lui, il apprend la nouvelle de la mort de son épouse par son ami, prend sa fille et disparaît avec elle, laissant François seul, imaginant qu’Augustin va repartir avec sa fille « pour de nouvelles aventures ».

Les personnages

  • François Seurel est le narrateur du récit, l’ami d’Augustin Meaulnes qu’il aide dans sa quête du « domaine sans nom ». Il n’est pas le héros du roman. Il se contente de relater l’histoire d’Augustin Meaulnes, son ancien camarade de classe devenu son ami. Sérieux et appliqué, il est celui qui reste quand tous partent. Attiré par Yvonne, il devient son confident, demeure auprès d’elle jusque dans ses derniers instants de vie. Il deviendra instituteur comme ses parents.
  • Augustin Meaulnes est le nouvel élève mystérieux du cours supérieur de Sainte-Agathe. Plus âgé que ses camarades, il les fascine et les intrigue à la fois. Mu par une quête d’absolu, il est tel un personnage de roman, fantasque. Mystérieux et secret, il tombe amoureux d’Yvonne de Galais qu’il n’a vue qu’une seule fois.
  • Yvonne de Galais est une jeune fille douce, mystérieuse, passionnée, à la fois discrète et déterminée. Objet de la quête d’Augustin, amour secret de François, elle deviendra l’épouse d’Augustin très vite abandonnée.
  • Frantz de Galais est le frère d’Yvonne. Aventurier et excessif, il tente de se suicider, désespéré par la fuite de sa fiancée qu’il finira par épouser.
  • Valentine Blondeau est la fiancée perdue. S’étant enfuie avant ses noces, elle épousera finalement Frantz après une rapide liaison avec Augustin.

Les lieux du roman

L’action du roman se situe en Sologne, la région natale de l’auteur. Il se serait inspiré du village d’Épineuil-le-Fleuriel où l’on retrouve tous les lieux du cours supérieur de « Sainte Agathe ».

Le « pays perdu » et le domaine des Sablonnières se trouveraient entre le Vieux-Nançay et La Chapelle-d’Angillon, lieu de naissance d’Alain-Fournier, où, à la sortie nord du village, un hameau portant le nom des Sablonnières.

Les thèmes

  • L’enfance perdue
    Le « domaine sans nom » est une métaphore de l’enfance perdue.
    Moment merveilleux aux confins du réel, la fête des Sablonnières et sa gracieuse jeune fille symbolisent les premières émotions de l’adolescent découvrant le monde, sans en percevoir encore la rudesse. Augustin Meaulnes demeurera toujours nostalgique de cette fête et de cette rencontre, même lorsqu’il aura retrouvé Yvonne. Il s’enfuira la nuit de son mariage comme s’il ne souhaitait pas affronter la réalité d’un rêve accompli. Lorsqu’il revient, Yvonne est morte, comme son enfance. Il repart alors vers d’autres horizons, semblant refuser de devenir adulte.
  • Le merveilleux et le réel
    Bien que décrivant des lieux, des paysages et des personnages précis, Alain-Fournier imagine une géographie mystérieuse, d’un temps perdu à tout jamais. La Sologne qu’il évoque semble sortie d’un conte pour enfants. Gustave Lanson, célèbre critique littéraire du début du XXe siècle, voyait dans Le Grand Meaulnes un conte bleu qui prétend s’inscrire dans le réel ».
    La fête à laquelle assiste Meaulnes apparaît comme tirée d’une légende, le manoir étant féerique, les participants déguisés en nobles personnages.
    Le destin des personnages est cruel. La réalité est difficile à affronter, leur réservant d’amères désillusions.

Ce chef-d’œuvre unique d’Alain-Fournier touchera un très large public, évoquant
la quête d’absolu d’un adolescent se heurtant à l’âpreté du réel, symbolisant le passage de l’enfance à l’âge d’adulte.

Le charme du Grand Meaulnes tient aussi à la féerie d’une prose qui allie réalisme et magie, quotidien et merveilleux.

Le prestige toujours intact que conserve Le Grand Meaulnes auprès des différentes générations de lecteurs, repose sur la part de séduction exercée par le génie adolescent d’Alain-Fournier, auréolé d’une gloire fauchée prématurément par la mort.

En 1913, un an avant sa mort, il écrira à son ami Jacques Rivière : « Je ne demande ni prix ni argent, mais je voudrais que Le Grand Meaulnes fût lu. »

Quelques citations marquantes du Grand Meaulnes :

Il s’agit d’une noce, sans doute, se dit Augustin. Mais ce sont les enfants qui font la loi, ici ?… Étrange domaine !
Mais quelqu’un est venu qui m’a enlevé tous ces plaisirs d’enfant paisible. Quelqu’un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux visage maternel penché sur le repas du soir. Quelqu’un a éteint la lampe autour de laquelle nous étions une famille heureuse, à la nuit, lorsque mon père avait accroché les volets de bois aux portes vitrées. Et celui-là, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres élèves appelèrent bientôt le grand Meaulnes.
Mais un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis, comment pourrait-il s’accommoder ensuite de la vie de tout le monde ?
Après cette fête où tout était charmant, mais fiévreux et fou, où lui-même avait si follement poursuivi le grand pierrot, Meaulnes se trouvait là plongé dans le bonheur le plus calme du monde.
Sans bruit, tandis que la jeune fille continuait à jouer, il retourna s’asseoir dans la salle à manger, et, ouvrant un des gros livres rouges épars sur la table, il commença distraitement à lire.
Presque aussitôt un des petits qui étaient par terre s’approcha, se pendit à son bras et grimpa sur son genou pour regarder en même temps que lui ; un autre en fit autant de l’autre côté. Alors ce fut un rêve comme son rêve de jadis. Il put imaginer longuement qu’il était dans sa propre maison, marié, un beau soir, et que cet être charmant et inconnu qui jouait du piano, près de lui, c’était sa femme…
Avec quel émoi Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute où, sur le bord de l’étang, il avait eu très près du sien le visage désormais perdu de la jeune fille ! Il avait regardé ce profil si pur, de tous ses yeux, jusqu’à ce qu’ils fussent près de s’emplir de larmes. Et il se rappelait avoir vu, comme un secret délicat qu’elle lui eût confié, un peu de poudre restée sur sa joue…
A terre, tout s’arrangea comme dans un rêve. Tandis que les enfants courraient avec des cris de joie, que les groupes se formaient et s’éparpillaient à travers bois, Meaulnes s’avança dans une allée, où, dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva près d’elle sans avoir eu le temps de réfléchir :« Vous êtes belle », dit-il simplement.
Tandis que l’heure avance, que ce jour-là va bientôt finir et que déjà je le voudrais fini, il y a des hommes qui lui ont confié tout leur espoir, tout leur amour et leurs dernières forces. Il y a des hommes mourants, d’autres qui attendent une échéance, et qui voudraient que ce ne soit jamais demain. Il y en a d’autres pour qui demain pointera comme un remords. D’autres qui sont fatigués, et cette nuit ne sera jamais assez longue pour leur donner tout le repos qu’il faudrait. Et moi, moi qui ai perdu ma journée, de quel droit est-ce que j’ose appeler demain ?
Vacillant comme un homme ivre, le grand garçon, les mains dans ses poches, les épaules rentrées, s’en alla lentement sur le chemin de Sainte-Agathe ; tandis que, dernier vestige de la fête mystérieuse, la vieille berline quittait le gravier de la route et s’éloignait, cahotant en silence, sur l’herbe de la traverse.On ne voyait plus que le chapeau du conducteur, dansant au-dessus des clôtures…
Très pâle, les lèvres entre ouvertes, il paraissait à bout de souffle, comme s’il avait reçu au cœur un coup violent.
Et nous jurâmes, car, enfants que nous étions, tout ce qui était plus solennel et plus sérieux que nature nous séduisait.
Notre aventure est finie. L’hiver de cette année est mort comme la tombe. Peut-être quand nous mourrons, peut-être la mort seule nous donnera la clef et la suite et la fin de cette aventure manquée.
Je cherche quelque chose de plus mystérieux encore. C’est le passage dont il est question dans les livres, l’ancien chemin obstrué, celui dont le prince, harassé de fatigue, n’a pu trouver l’entrée
Voici le bonheur, voici ce que tu as cherché pendant toute ta jeunesse, voici la jeune fille qui était à la fin de tous tes rêves !
Et il suffisait maintenant à sa joie de se rappeler ce visage de jeune fille, dans le grand vent, qui se tournait vers lui.
Le temps est court pour celui qui pense et il est interminable pour celui qui désire.
La plupart du temps, nous mourons de faiblesse, nous ne mourons de ne rien oser.
Après cette fête où tout était charmant, mais fiévreux et fou, où lui-même avait si follement poursuivi le grand pierrot, Meaulnes se trouvait là plongé dans le bonheur le plus calme du monde.Sans bruit, tandis que la jeune fille continuait à jouer, il retourna s’asseoir dans la salle à manger, et, ouvrant un des gros livres rouges épars sur la table, il commença distraitement à lire. 
La seul joie que m’eût laissée le grand Meaulnes, je sentais bien qu’il était revenu pour me la prendre.
Là-bas, dans la maison fermée, quelqu’un joue. Je m’arrête un instant pour écouter en silence. C’est d’abord comme une voix tremblante qui, de très loin, ose à peine chanter sa joie… C’est comme le rire d’une petite fille qui, dans sa chambre, a été chercher tous ses jouets et les répand devant son ami. Je pense aussi à la joie craintive encore d’une femme qui a été mettre une belle robe et qui vient la montrer et ne sait pas si elle plaira… Cet air que je ne connais pas, c’est aussi une prière, une supplication au bonheur de ne pas être trop cruel, un salut et comme un agenouillement devant le bonheur…
Comme autrefois et comme toujours, homme lent à commencer de parler, ainsi que sont les solitaires, les chasseurs et les hommes d’aventures, il avait pris une décision sans se soucier des mots qu’il faudrait pour l’expliquer. Et maintenant que j’étais devant lui, il commençait seulement à ruminer péniblement les paroles nécessaires.
Ce qui me plaît chez vous, ce sont mes souvenirs.
Ce n’était plus ce royal enfant en guenilles des années passées. De cœur, sans doute, il était plus enfant que jamais : impérieux, fantasque et tout de suite désespéré. Mais cet enfantillage était pénible à supporter chez ce garçon déjà légèrement vieilli… Naguère, il y avait en lui tant d’orgueilleuse jeunesse que toute folie au monde lui paraissait permise. A présent, on était d’abord tenté de le plaindre pour n’avoir pas réussi sa vie ; puis de lui reprocher ce rôle absurde de jeune héros romantique où je le voyais s’entêter.
La nature profonde d’un être sécrète l’univers qu’elle exige.
Tout est pénible, tout est amer puisqu’elle est morte. Le monde est vide, les vacances sont finies. Finies, les longues courses perdues en voiture; finie, la fête mystérieuse… Tout redevient la peine que c’était.
vacances sont finies. Finies, les longues courses perdues en voiture; finie, la fête mystérieuse… Tout redevient la peine que c’était.
N’avait-il pas été jusqu’au bout de son aventure ?…N’avait-il pas obtenu cette fois tout ce qu’il désirait ?C’est à peine s’il avait eu le temps de repasser à l’aise dans sa mémoire toute la belle conversation du matin.
Un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis, comment pourrait-il s’accommoder ensuite de la vie de tout le monde ?
Mais quelqu’un est venu qui m’a enlevé à tous ces plaisirs d’enfant paisible. Quelqu’un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux visage maternel penché sur le repas du soir. Quelqu’un a éteint la lampe autour de laquelle nous étions une famille heureuse. Et celui-là, ce fut Augustin Meaulnes.
C’est à peine s’il avait eu le temps de repasser à l’aise dans sa mémoire toute la belle conversation du matin.
Lorsqu’elle me tendit la main, pour partir, il y avait entre nous, plus clairement que si nous avions dit beaucoup de paroles, une entente secrète que la mort seule devait briser et une amitié plus pathétique qu’un grand amour.
Peut-être quand nous mourrons, peut-être la mort seule nous donnera la clé et la suite et la fin de cette aventure manquée.
L’impression que la vie passera et qu’on n’aura rien fait, qu’on se présentera à la fin de sa vie comme à la fin de sa journée, les mains vides, et surtout ah! l’impression que la jeunesse est finie et qu’on n’a pas fait ce qu’on aurait dû faire – j’ai goûté cela hier amèrement, affreusement, tout le jour sous une grande averse grise qui me trempait.

 

« L’impression que la vie passera et qu’on n’aura rien fait, qu’on se présentera à la fin de sa vie comme à la fin de sa journée, les mains vides, et surtout ah! l’impression que la jeunesse est finie et qu’on n’a pas fait ce qu’on aurait dû faire – j’ai goûté cela hier amèrement, affreusement, tout le jour sous une grande averse grise qui me trempait.« 

Alain Fournier

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