Merveille de l’Antiquité : le colosse de Rhodes

Haut d’une trentaine de mètres, le colosse de Rhodes représentait Hélios, le dieu du Soleil, et veillait sur l’un des plus grands ports de la Méditerranée. Achevé vers 280 avant J.-C., il ne resta debout qu’une soixantaine d’années avant d’être renversé par un séisme. Ses débris furent pourtant admirés pendant huit siècles. Siège de Rhodes, chantier hors norme, emplacement controversé, destruction et projets de reconstruction : voici l’histoire du colosse de Rhodes, la plus éphémère des Sept Merveilles du monde, et ce que l’on sait vraiment du colosse de Rhodes.

Qu’était le colosse de Rhodes ?

Le colosse de Rhodes était une statue de bronze géante dédiée à Hélios, divinité solaire et protecteur de l’île de Rhodes, dans le Dodécanèse. Selon Pline l’Ancien, elle mesurait 70 coudées, soit environ 33 mètres, à peu près la hauteur de la statue de la Liberté sans son socle. C’était la plus haute statue du monde antique.

Elle figure dans la liste des Sept Merveilles du monde établie par les auteurs grecs, aux côtés de la pyramide de Khéops, des jardins suspendus de Babylone, de la statue de Zeus à Olympie, du temple d’Artémis à Éphèse, du mausolée d’Halicarnasse et du phare d’Alexandrie. Le mot grec kolossos, qui désignait d’abord une statue quelconque, a pris après elle le sens de statue gigantesque : le français lui doit « colosse » et « colossal ».

Le siège de Rhodes, à l’origine du colosse

Après la mort d’Alexandre le Grand en 323 avant J.-C., ses généraux se disputent son empire. Ptolémée Ier tient l’Égypte, alliée de Rhodes, riche cité marchande. Son rival Antigone le Borgne charge son fils Démétrios de soumettre l’île.

En 305 avant J.-C., Démétrios assiège Rhodes avec une armée considérable et des machines de guerre spectaculaires, dont l’Hélépole, une tour mobile de plusieurs étages. Mais les Rhodiens résistent pendant un an, et Démétrios, qui y gagnera le surnom de Poliorcète, « le preneur de villes », doit conclure la paix en 304 avant J.-C. Il abandonne sur place une grande partie de son matériel.

Selon Pline, les Rhodiens vendent ces équipements pour 300 talents et consacrent la somme à une offrande d’action de grâces à leur dieu protecteur : un colosse à l’effigie d’Hélios.

Charès de Lindos et la construction du colosse de Rhodes

Le chantier est confié au sculpteur Charès de Lindos, élève du grand Lysippe. Il dure douze ans, et le colosse de Rhodes est achevé vers 280 avant J.-C. Une légende tardive raconte que Charès, ayant simplement doublé son devis lorsqu’on lui demanda une statue deux fois plus grande, se serait retrouvé ruiné, l’erreur étant bien plus coûteuse, et se serait donné la mort avant la fin des travaux. Aucune source contemporaine ne le confirme.

Le principe de construction est décrit par le traité attribué à Philon de Byzance :

  • une armature intérieure faite de piliers de pierre reliés par des barres de fer ;
  • une peau de bronze, faite de plaques façonnées et assemblées autour de cette armature ;
  • un lest de pierres placé dans les jambes pour stabiliser l’ensemble ;
  • un monticule de terre élevé autour de la statue au fur et à mesure du chantier, pour permettre aux ouvriers de travailler en hauteur.

Philon évoque environ 500 talents de bronze et 300 talents de fer, soit environ 13 et 8 tonnes. L’archéologue Ursula Vedder estime toutefois que la statue a plutôt été fondue en grandes sections, selon les méthodes grecques traditionnelles.

Où se dressait le colosse ?

L’image la plus célèbre, celle d’un géant aux jambes écartées enjambant l’entrée du port, sous lequel passaient les navires, date du Moyen Âge tardif et de la Renaissance. Elle est aujourd’hui jugée impossible : l’entrée du port était bien trop large, une telle posture n’aurait pas tenu, et la statue, en tombant, aurait bloqué le port.

colosse de Rhodes, gravure du XIXè siècle

Les spécialistes envisagent plutôt une statue aux jambes jointes, dressée sur un haut socle, soit à l’entrée du port, soit sur les hauteurs de la ville, près du sanctuaire d’Hélios. On l’imagine souvent tenant une torche ou saluant de la main droite, mais son apparence exacte reste inconnue.

La chute du colosse de Rhodes

Vers 227 ou 226 avant J.-C., un violent tremblement de terre frappe Rhodes. Le colosse de Rhodes se brise au niveau des genoux et s’effondre, à peine plus d’un demi-siècle après son achèvement. Le roi d’Égypte Ptolémée III propose de financer sa reconstruction, mais un oracle, interprété comme un avertissement d’Hélios, dissuade les Rhodiens de le relever.

Les débris restent sur place pendant près de huit siècles et deviennent une attraction. Le géographe Strabon les décrit gisant à terre, brisés aux genoux. Pline l’Ancien raconte que peu de gens parvenaient à entourer de leurs bras le pouce de la statue, et que ses membres rompus formaient de véritables cavernes.

Le pillage arabe de 654

Au VIIe siècle, Rhodes est prise par les troupes arabes du calife Mu’awiya. Les restes du colosse sont alors démantelés et vendus. Le patriarche syriaque Michel le Syrien, au XIIe siècle, rapporte l’épisode dans sa Chronique, où Mu’awiya est nommé « Maui » :

Le récit de Michel le Syrien :

« De son côté, Maui se rendit dans l’île de Rhodes qu’il prit et saccagea. Ayant vu là une statue de bronze, qui était une des sept merveilles du monde, il entreprit de la renverser, à l’aide de cordes, par des efforts prolongés, pendant un grand nombre de jours ; il n’y parvint qu’avec la plus grande peine. La hauteur de cette statue était de 107 coudées. Ayant allumé du feu par-dessous, les broches qui en reliaient les diverses parties furent détruites. Il la vendit à un marchand de Hêms qui en fit trois mille charges [de chameau], qu’il emporta chez lui. »

Michel le Syrien, Chronique, traduction de J.-B. Chabot
démantèlement du colosse de Rhodes

Le chroniqueur byzantin Théophane évoque, lui, 900 chameaux chargés du bronze du colosse de Rhodes, emporté par un marchand d’Émèse, l’actuelle Homs, en Syrie. Les chiffres varient d’un récit à l’autre, mais la fin est la même : l’œuvre de Charès de Lindos est fondue et disparaît, pour entrer dans la légende.

En à peine plus d’un demi-siècle, la plus haute statue du monde antique est passée de la gloire à la ruine. Comme le disaient les Romains, il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne.

De la statue de la Liberté aux projets de reconstruction

Le colosse n’a jamais cessé de fasciner :

  • la statue de la Liberté : en 1883, la poétesse américaine Emma Lazarus compose un sonnet intitulé The New Colossus, « le nouveau colosse », pour la statue de Bartholdi. Gravé sur une plaque de son piédestal, le poème oppose ce géant accueillant au conquérant de bronze de l’Antiquité ;
  • le projet de 2000 : une première réplique à l’entrée du port est rejetée par le ministère grec de la Culture, les experts jugeant le projet kitsch ;
  • le projet de 2015 : une équipe d’architectes, d’ingénieurs et d’archéologues grecs, espagnols, italiens et britanniques propose un colosse de 150 mètres, cinq fois plus haut que l’original, abritant musée, bibliothèque et phare, couvert de panneaux solaires, pour un coût estimé autour de 240 millions d’euros. Soutenu par le maire de Rhodes mais faute de financement, il n’a pas vu le jour.

Questions fréquentes

Quelle était la taille du colosse de Rhodes ?

Environ 33 mètres, soit 70 coudées selon Pline l’Ancien, sans compter son socle. Michel le Syrien avance 107 coudées, un chiffre sans doute exagéré.

Combien de temps le colosse est-il resté debout ?

Une soixantaine d’années environ : achevé vers 280 avant J.-C., il est renversé par un séisme vers 227 ou 226 avant J.-C. Ses débris restent ensuite sur place jusqu’en 654.

Le colosse enjambait-il vraiment le port ?

Non. Cette image née au Moyen Âge tardif est techniquement impossible : la statue se tenait très probablement les jambes jointes sur un socle.

Reste-t-il quelque chose du colosse de Rhodes ?

Aucun vestige identifié avec certitude : le bronze a été vendu et fondu après la prise de Rhodes par les Arabes au VIIe siècle.

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