Jusqu’au milieu du XXe siècle, on voyait dans la reine des abeilles une sorte de monarque qui gouvernait sa ruche. Les recherches menées depuis les années 1950 ont renversé cette image : l’intelligence collective des abeilles se passe de chef. Elle éclate au grand jour au moment de l’essaimage, lorsqu’une partie de la colonie doit choisir, sans se tromper, sa future demeure. Les biologistes décrivent l’intelligence collective des abeilles comme un véritable débat démocratique, où des centaines d’éclaireuses comparent les options avant de trancher. Mieux comprendre l’intelligence collective des abeilles, c’est aussi s’interroger sur nos propres façons de décider en groupe.
Qu’est-ce que l’essaimage ?
L’essaimage est le mode de reproduction de la colonie elle-même : une ruche se divise en deux. La vieille reine s’en va avec environ la moitié des ouvrières, soit une dizaine de milliers d’abeilles, et laisse l’ancien nid à l’une de ses filles.
Il survient le plus souvent au printemps, juste avant la miellée, cette période où la récolte de nectar est la plus intense. La population est alors à son maximum, le couvain (les œufs, larves et nymphes) occupe tout le centre de la ruche, et les abeilles commencent à manquer de place.
Le départ se prépare une à deux semaines à l’avance :
- de nouvelles reines : les ouvrières bâtissent jusqu’à une vingtaine de cellules royales, où la reine pond et que les nourrices garnissent de gelée royale ;
- une reine allégée : moins nourrie, elle pond moins et s’affine, ce qui lui permet de voler de nouveau ;
- des éclaireuses : une partie des butineuses délaisse les fleurs pour se préparer à prospecter ;
- des réserves : juste avant le départ, les abeilles se gorgent de miel, de quoi tenir quelques jours sans se nourrir.
Une reine vieillissante émet aussi moins de phéromones. Or ces signaux chimiques, diffusés dans toute la colonie, freinent d’ordinaire l’élevage de nouvelles reines. Moins elle en produit, plus la colonie se prépare à la remplacer. Un ou deux essaims secondaires, plus petits et emmenés par de jeunes reines, peuvent suivre le premier quelques jours plus tard.
Le choix du nouveau nid, chef-d’œuvre d’intelligence collective des abeilles
Sorti de la ruche, l’essaim se pose à quelques mètres, sur une branche ou sous un toit, et forme une grappe autour de la reine. Cette halte dure de quelques heures à trois jours : le temps de trouver un logis. Pour économiser leur énergie, la plupart des abeilles s’immobilisent et laissent baisser leur température.
Seules quelques centaines d’éclaireuses, parmi les butineuses les plus expérimentées, partent en prospection, à plusieurs kilomètres à la ronde. Chacune inspecte longuement les cavités qu’elle découvre, entrant et sortant à de nombreuses reprises pour en mesurer le volume. Le nid idéal répond à des critères précis :
- un volume suffisant : une cavité d’une quarantaine de litres, de quoi stocker le miel de l’hiver ;
- une petite entrée : facile à défendre et à protéger du froid ;
- une entrée en bas : située au niveau du plancher de la cavité ;
- une bonne exposition : de préférence orientée au sud, à plusieurs mètres du sol.
La reine, elle, ne joue aucun rôle dans cette étape décisive.
Le débat dansé des éclaireuses
De retour sur la grappe, chaque éclaireuse plaide pour sa trouvaille par une danse frétillante, la même que celle qui indique les sources de nourriture : son orientation donne la direction du site, sa durée en indique la distance. Plus le site lui paraît bon, plus elle répète de circuits, avec vigueur.
Les danses recrutent d’autres éclaireuses, qui vont visiter le site à leur tour, se forgent leur propre avis et dansent ou non pour lui. C’est là que réside l’intelligence du système :
- un avis indépendant : chaque abeille juge par elle-même, sans se contenter de copier la danseuse ;
- une sélection naturelle des idées : les danses pour un bon site se multiplient, celles pour un site médiocre s’essoufflent ;
- un débat ouvert : un meilleur site découvert tard peut encore l’emporter sur un favori ;
- des erreurs corrigées : une éclaireuse trop enthousiaste ne convainc pas durablement ses consœurs.
La surface de l’essaim devient une piste de danse où plusieurs options s’affrontent, jusqu’à ce que l’une d’elles s’impose.
Quorum et signaux d’arrêt : comment l’essaim tranche
On a longtemps cru que l’essaim attendait que toutes les danseuses soient d’accord. Les expériences de Thomas Seeley ont montré que la décision repose plutôt sur un quorum : lorsque 15 à 30 éclaireuses se retrouvent en même temps sur un même site, elles considèrent que le choix est fait.
Au début des années 2010, son équipe a mis au jour un autre mécanisme. Les éclaireuses acquises à un site donnent de petits coups de tête aux danseuses qui défendent un site concurrent, en émettant un bref bourdonnement. Ces signaux d’arrêt font taire peu à peu les options rivales et évitent que l’essaim ne reste bloqué entre deux sites de même valeur. Seeley les compare au fonctionnement des neurones d’un cerveau, qui s’inhibent mutuellement avant une décision.
Au total, quelques centaines d’éclaireuses, soit à peine 5 % de l’essaim, décident pour toute la colonie : une forme de démocratie par délégation, fondée sur l’échange et la vérification des informations.
Le grand départ
Le quorum atteint, les éclaireuses émettent des sons aigus, le « piping », et se faufilent dans la grappe en faisant vibrer leurs ailes. Ce signal invite les abeilles à réchauffer leurs muscles de vol jusqu’à 35 °C environ. Une fois prêtes, elles s’envolent toutes ensemble, formant un nuage de plusieurs mètres de large.
Comment ce nuage trouve-t-il sa route ? Une partie de l’explication tient aux abeilles qui connaissent la destination : elles traversent l’essaim en ligne droite et à vive allure, dans la bonne direction, et semblent le guider. Si l’essaim s’égare et se pose en chemin, les éclaireuses reprennent leurs danses sur la grappe pour remettre le cap.
Arrivées à destination, les ouvrières bâtissent sans attendre des rayons de cire pour accueillir le couvain et les provisions, et la reine se remet à pondre quelques jours plus tard. Une reine pouvant vivre plusieurs années, elle peut essaimer plus d’une fois au cours de sa vie.
Les chercheurs qui ont percé le secret de l’intelligence collective des abeilles
- Karl von Frisch : ce zoologiste autrichien a décodé la danse frétillante des abeilles, travaux récompensés par le prix Nobel de médecine en 1973 ;
- Martin Lindauer : son élève remarque, dans les années 1950, que certaines danseuses de l’essaim ne rapportent pas de pollen mais sont couvertes de poussière de brique ou de suie. Il comprend qu’elles reviennent de cavités qu’elles proposent comme futur nid ;
- Thomas Seeley : ce biologiste de l’université Cornell reprend ces observations à partir des années 1970 et les synthétise en 2010 dans Honeybee Democracy. Il est l’auteur de l’expression « débat démocratique » appliquée aux abeilles.
Pour approfondir le sujet, la notion d’intelligence collective s’étudie aussi chez les fourmis, les oiseaux en vol groupé et, de plus en plus, dans les organisations humaines.
Ce que l’intelligence collective des abeilles nous apprend
L’essaim apparaît comme un super-organisme sans chef, où un comité d’expertes partage l’information, débat et finit par s’accorder. Seeley y voit une leçon pour les groupes humains :
- limiter le poids du chef : la reine n’influence pas la décision ;
- explorer toutes les options : aucune piste n’est écartée a priori ;
- juger de façon indépendante : chaque éclaireuse vérifie par elle-même avant de soutenir un site ;
- débattre sans s’affronter : les options rivalisent, pas les individus ;
- fixer un seuil de décision : le quorum permet de décider vite sans sacrifier la justesse.
Un savoir partagé et un large accord garantissent ensuite une forte adhésion au choix final et sa mise en œuvre collective. Et pour goûter au fruit de ce travail d’équipe, découvrez nos recettes au miel.
Questions fréquentes
La reine des abeilles commande-t-elle la ruche ?
Non. Elle assure la ponte et, par ses phéromones, la cohésion de la colonie, mais les décisions collectives, comme le choix d’un nouveau nid, reviennent aux ouvrières.
Combien d’abeilles compte un essaim ?
Le plus souvent une dizaine de milliers, autour de la vieille reine. Seules quelques centaines d’entre elles partent en éclaireuses.
Combien de temps dure le choix du nouveau nid ?
De quelques heures à trois jours environ, le temps que les éclaireuses comparent les sites et qu’un quorum se forme sur l’un d’eux.
Que faire si un essaim se pose dans mon jardin ?
Ne pas le déranger : un essaim en attente est généralement peu agressif. Contactez un apiculteur de votre secteur, qui viendra le récupérer pour l’installer dans une ruche.