Vers de terre : les meilleurs amis de l’homme en danger

« La disparition des vers de terre est un phénomène aussi inquiétant que la fonte des glaces », alertait en 2018 l’astrophysicien Hubert Reeves, cité par Notre-Planète.info. Victimes du labour intensif, des pesticides et de prédateurs invasifs, les vers de terre déclinent dans les campagnes cultivées, alors que leur rôle est vital pour aérer et nourrir les sols. À l’inverse, dans les forêts boréales du Canada, où ils avaient disparu, leur retour inquiète les climatologues. Voici pourquoi les vers de terre sont si précieux, et si menacés.

Les vers de terre, ingénieurs des sols

Surnommés les « intestins de la terre », selon une formule attribuée à Aristote, les lombrics sont de véritables ingénieurs des sols, qu’ils soient forestiers, prairiaux ou agricoles. En creusant leurs galeries, ils aèrent la terre et facilitent l’infiltration de l’eau. En ingérant débris végétaux et terre, ils mélangent la matière organique et la matière minérale : c’est la bioturbation. Leurs déjections, les turricules, enrichissent la surface du sol et nourrissent champignons et bactéries, qui achèvent la décomposition.

On compte environ 2 500 espèces de vers de terre dans le monde, dont une centaine en France. Ils forment, de loin, le groupe le plus important de la faune du sol par leur biomasse, selon un dossier de l’ENS de Lyon : environ 1,4 tonne par hectare en prairie, deux fois moins dans les cultures.

Darwin, premier défenseur des vers de terre

Charles Darwin a été l’un des premiers à réhabiliter ces animaux longtemps méprisés. Dans son dernier livre, La Formation de la terre végétale par l’action des vers (1881), il montre comment, par leur travail patient, ils façonnent les sols, enfouissent peu à peu les pierres et même les vestiges archéologiques, et entretiennent la fertilité des terres.

Les causes d’un déclin rapide

Dans les zones d’agriculture intensive, les populations de lombrics s’effondrent. Un sol de prairie permanente abrite un poids de vers comparable à celui de cinq vaches par hectare, contre à peine plus d’un veau dans une parcelle en agriculture conventionnelle, rapporte Notre-Planète.info. Plusieurs causes se cumulent :

  • le travail mécanique du sol, et surtout le labour profond, qui détruit les galeries et blesse les vers ;
  • les pesticides, dont certains ont même été employés pour éliminer les vers sur les terrains de sport et de golf, afin d’éviter les turricules ;
  • l’absence de couvert végétal et de résidus de culture laissés au sol, qui prive les vers de nourriture ;
  • la fragmentation des milieux par les routes, les canaux et l’urbanisation, qui empêche les populations de se déplacer et de se reconstituer.

Les alternatives existent : réduction du labour, couverts végétaux, apports de matière organique, agriculture biologique ou de conservation. Découvrez les alternatives naturelles aux pesticides et l’essor du bio.

Les vers plats invasifs, nouveaux prédateurs

Depuis une vingtaine d’années, les vers de terre européens doivent aussi faire face à des vers plats terrestres (plathelminthes) arrivés accidentellement d’Amérique du Sud, d’Asie ou d’Océanie, cachés dans la terre des plantes en pot. Ces prédateurs se nourrissent de vers de terre et d’escargots, et certains se multiplient par simple fragmentation.

Le plus répandu en France, Obama nungara, originaire d’Amérique du Sud et long de 5 à 10 cm, était déjà présent en 2020 dans les trois quarts des départements, selon une étude de Jean-Lou Justine, du Muséum national d’histoire naturelle, rapportée par The Connexion. D’autres espèces, comme les bipalium à tête en forme de marteau, peuvent mesurer plusieurs dizaines de centimètres. Le chercheur appelle les jardiniers à signaler leurs observations, pour suivre la progression de ces espèces.

Dans les forêts boréales, le dilemme des vers de terre

La situation est inverse dans le nord de l’Amérique. Les glaciations y avaient éliminé presque tous les vers de terre il y a plus de 10 000 ans. Ils y ont été réintroduits avec l’arrivée des colons européens, et leur dispersion s’accélère aujourd’hui avec les routes, l’exploitation forestière ou les appâts des pêcheurs, aidée par le réchauffement climatique. Le Canada compte désormais plus de 30 espèces non indigènes, selon CBC.

Leur retour pose un vrai dilemme aux scientifiques. En décomposant la litière, la couche de feuilles et d’aiguilles qui recouvre le sol, les vers libèrent dans l’atmosphère du carbone qui y était stocké depuis des siècles. Une modélisation menée en 2015 par Erin Cameron et ses collègues dans le nord-est de l’Alberta estime que le carbone de cette litière pourrait diminuer de 50 à 94 % en 125 ans après l’arrivée des vers, l’essentiel de la baisse survenant dans les 35 à 40 premières années. La forêt boréale, l’un des grands puits de carbone de la planète, pourrait ainsi en stocker beaucoup moins.

Protéger les vers de terre, un enjeu vital

Le déclin des vers de terre dans les campagnes cultivées et leur prolifération dans les forêts boréales ont une même origine : les activités humaines. Or, sans vers de terre, les sols se compactent, s’appauvrissent et retiennent moins l’eau. Les protéger, c’est préserver la fertilité des terres qui nous nourrissent. Au jardin, il suffit souvent de pailler, de composter, de limiter le bêchage et de bannir les pesticides pour les voir revenir.

Pour aller plus loin, découvrez le langage des arbres, l’intelligence collective des abeilles, les papillons menacés par le climat ou le wwoofing, pour apprendre l’agriculture biologique à la ferme.

Citation :

« La charrue est l’une des inventions les plus anciennes et les plus précieuses de l’homme ; mais, bien avant qu’il existât, la terre était en fait régulièrement labourée, et elle continue de l’être, par les vers de terre. »

Charles Darwin, La Formation de la terre végétale par l’action des vers (1881)

Laisser un commentaire