VERS DE TERRE : les « meilleurs amis » de l’homme en danger

« La disparition des vers de terre est un phénomène aussi inquiétant que la fonte des glaces », affirmait récemment Hubert Reeves. Directement touchés par l’épandage de pesticides, l’agriculture intensive et l’introduction d’espèces invasives, les vers de terre ou lombrics sont en fort déclin dans les zones tempérées ou tropicales à forte activité humaine. Leur rôle est pourtant vital pour aérer, entretenir et nourrir les sols. En revanche, dans les zones boisées boréales où l’homme est absent, leur introduction par les colons au XVIIe siècle et le réchauffement climatique font courir un risque de renforcement de l’effet de serre…

Un rôle majeur dans la fertilité des sols

« Premiers laboureurs du sol » selon Darwin, « intestins de la terre » selon Aristote, ces ingénieurs des sols jouent un rôle fondamental dans la production, la structuration, l’entretien et la productivité des sols, qu’ils soient forestiers, prairiaux ou agricoles.

En effet, les lombrics fertilisent, rajeunissent et oxygènent les sols. En triturant les débris animaux et surtout végétaux, ils facilitent l’attaque de la matière organique par la communauté de champignons et bactéries, minéralisent et humidifient les sols.

Ils sont sans conteste une espèce-clé largement mésestimée, voire déconsidérée. Il ne sont d’ailleurs pas reconnus par la loi comme des animaux, alors qu’ils constituent jusqu’au deux tiers de la biomasse animale des sols !

Charles Darwin a été l’un des premiers à les réhabiliter, insistant notamment sur l’importance de leur travail de bioturbation (mélange actif des couches de sol ou d’eau) sur la genèse, l’érosion et la fertilité du sol.

« Au regard de la plupart des gens… le ver de terre est un annélide aveugle, sourd, dépourvu de sensations, désagréablement gluant. M. Darwin entreprend de réhabiliter son caractère, et le ver s’avance tout à coup comme un personnage intelligent et bienfaisant, qui opère de vastes changements géologiques, un niveleur de montagnes… un ami de l’homme… et un allié de la Société pour la conservation des monuments anciens », selon un de ses commentateurs.

Malgré l’importance patente de l’activité des vers de terre sur la fertilité des sols, leur rôle est négligé tout comme leur préservation.

Un anéantissement biologique en cours dans les zones d’activité humaine tempérées et tropicales

Sur terre, les lombrics représentent un poids vingt fois supérieur à celui des hommes.

Depuis un siècle, certains terrains sont passés de 2 tonnes de vers de terre à l’hectare à 50 kg, voire moins. On considère que leur population a baissé de 50 % depuis quelques décennies. L’INRA constate d’ailleurs que 25 % des sols sont victimes d’érosion, ce qui est la conséquence de la disparition du vivant et du ver de terre.

Dans les zones d’agriculture intensive, cela s’explique par le travail mécanique du sol, l’épandage de pesticides et l’absence de couverture végétale en décomposition au sol. Certains pesticides épandus sur les terrains sportifs par exemple, sont spécialement conçus pour tuer les lombrics (lombricides).

La fragmentation des écosystèmes du fait des constructions humaines (autoroutes, canaux…) est également néfaste à leur propagation (absence de lombriducs).

Depuis une vingtaine d’années, les vers de terre sont en outre menacés par plusieurs espèces de grands vers plats importées accidentellement de Nouvelle-Zélande, d’Australie et d’Asie du Sud-Est. Leur importation s’est effectuée et s’effectue toujours  par l’intermédiaire des plantes exotiques conditionnées en pots remplis de terre.

Ces espèces invasives se distinguent par leur grande taille (jusqu’à 40 cm de long) et leur prolifération impressionnante par simple clonage, alors que le lombric terrestre vit 8 ans en moyenne et donne naissance à seulement une dizaine d’individus tout au long de sa vie… Prédatrices des vers de terre indigènes, certaines de ces espèces envahissent les fruits et légumes. Produisant une neurotoxine mortelle très puissante, elles peuvent entraîner la mort d’espèces animales utiles qui les mangeraient par accident (musaraignes, hérissons, lézards…).

Pour Bruno David, président du Muséum national d’histoire naturelle de Paris : « La baisse du nombre de vers de terre est bien plus préoccupante que la disparition du rhinocéros blanc ou du tigre de Sumatra, qui n’ont jamais été des espèces très abondantes. La diminution rapide des espèces les plus communes, en revanche, prépare le lit à de futures extinctions de masse. De ce point de vue, il s’agit bien d’un anéantissement biologique. »

« Le ver de terre est bien en urgence absolu », selon les spécialistes, » les sols où il n’y a plus de vers de terre devenant stériles ». Sans sols fertiles, les cultures ne sont plus possibles. Le ver de terre est donc, dans une certaine mesure, garant de notre survie.

La prolifération dans les zones boréales : le dilemme des vers de terre

Absents durant des milliers d’années suite aux glaciations, les vers de terre, introduits par les colons au XVIIe siècle, aidés par le réchauffement climatique et l’absence d’activité humaine, sont, contrairement aux zones tempérées et tropicales, de plus en plus nombreux dans les forêts boréales (Canada,…).

Cela pose un véritable dilemme aux scientifiques spécialistes du climat, car bien qu’ayant une activité essentielle d’entretien et de nutriment, ils risquent de transformer l’écosystème de ces forêts, véritables puits à carbone. Leur activité d’aération pourrait libérer du carbone retenu par les sols forestiers. La crainte est forte que la forêt boréale se transforme à terme en productrice nette de carbone.

Une étude récente a montré que la quantité de carbone stockée dans le sol de la forêt boréale pourrait être réduite de 49 à 94 % en 125 ans par l’activité des vers de terre ; le carbone finissant sa course dans l’atmosphère et contribuant au renforcement de l’effet de serre.

La chute des populations de lombrics dans les zones d’activité humaine tempérées et tropicales et leur multiplication dans les zones boréales boisées sont directement liées aux activités humaines. Le dérèglement naturel semble à l’œuvre sans que l’homme en prenne la véritable mesure et décide d’y remédier de façon urgente.

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