Louer un appartement, c’est aussi bien le prendre que le donner en location ; un hôte reçoit ou bien est reçu. Ces mots qui disent à la fois une chose et son contraire s’appellent des énantiosèmes. Le français en compte des dizaines, employés au quotidien sans que l’on y prête attention, car le contexte lève presque toujours l’ambiguïté. Voici leur définition, l’histoire d’une controverse célèbre et une liste de 55 énantiosèmes classés par ordre alphabétique, ainsi que quelques énantiosèmes venus d’autres langues.
Énantiosèmes : définition et origine du mot
Un énantiosème est un mot polysémique dont au moins deux sens s’opposent. Le terme est formé sur le grec enantios, « opposé », et sêma, « signe ». Le phénomène porte le nom d’énantiosémie. On parle aussi d’autoantonyme, de contronyme ou de « mot Janus », en référence au dieu romain à deux visages tournés dans des directions opposées.
Les énantiosèmes ne doivent pas être confondus avec les antonymes. Deux antonymes sont deux mots différents de sens contraire, comme chaud et froid, alors qu’un énantiosème réunit les deux sens opposés dans un seul et même mot.
Pourquoi un mot peut-il dire une chose et son contraire ?
Plusieurs mécanismes expliquent l’apparition de ces sens opposés :
- le point de vue : une même action est décrite de part et d’autre de l’échange, comme louer, apprendre, consulter ou hôte ;
- l’ironie et l’antiphrase : à force d’être employé par antiphrase, un mot finit par prendre le sens inverse (une bagatelle, des aménités, un champion) ;
- l’intensité : des mots exprimant la peur ou la souffrance deviennent, en langage familier, des superlatifs positifs (terrible, mortel, méchant, monstre) ;
- l’évolution historique : un sens ancien survit à côté d’un sens moderne opposé (crépuscule, rien, aucun) ;
- la construction de la phrase : la négation ou l’entourage du mot inverse son sens (plus, personne, jamais).
Ces doubles sens gênent rarement la compréhension. Comme le rappelle l’Office québécois de la langue française, le contexte ou la construction syntaxique suffit presque toujours à trancher : « elle en fabrique plus » et « elle n’en fabrique plus » ne se confondent pas.
Freud, Abel et Benveniste : une controverse célèbre
En 1884, le philologue allemand Carl Abel publie une étude sur le sens opposé des mots primitifs, fondée surtout sur l’égyptien ancien. Selon lui, les langues anciennes désignaient souvent une notion et son contraire par un même mot.
En 1910, Sigmund Freud reprend cette thèse dans un article intitulé « Sur le sens opposé des mots primitifs ». Il y voit un parallèle avec le travail du rêve, qui ignore la contradiction et peut représenter un élément par son contraire. Le latin sacer, à la fois « sacré » et « maudit », ou altus, « haut » et « profond », figurent parmi les exemples cités.
Le linguiste Émile Benveniste conteste vivement ces conclusions dans un article de 1956, repris en 1966 dans ses Problèmes de linguistique générale. Les rapprochements d’Abel reposent selon lui sur des étymologies fragiles, et aucune langue ne fonctionne sur la contradiction. L’énantiosémie existe bien, mais comme un cas particulier de polysémie, aussi présent dans les langues modernes que dans les langues anciennes.
Plus récemment, la thèse Ambivalence et énantiosémie, soutenue à l’université Paris-Nanterre en 2009 par Larue-Tondeur, a relié cette coexistence des contraires dans la langue à l’ambivalence psychique décrite par la psychanalyse, jusque dans la poésie, qui aime réunir les opposés.
Liste des énantiosèmes de A à C
- Adieu : formule pour prendre congé, souvent pour longtemps ; dans le Sud de la France, salut amical lancé en arrivant ;
- Amateur : qui aime une chose et s’y connaît (un amateur d’art) ; à l’inverse, qui la pratique sans compétence professionnelle, souvent de façon médiocre (un travail d’amateur) ;
- Aménités : amabilités, paroles affables ; par ironie, propos blessants ou injurieux (échanger des aménités) ;
- Apprendre : acquérir un savoir (j’apprends l’italien) ; le transmettre (j’apprends l’italien à mon fils) ;
- Aucun : pas un seul (aucun invité n’est venu) ; dans la langue ancienne et dans « d’aucuns », quelques-uns ;
- Auguste : qui inspire le respect et la vénération (adjectif) ; clown maladroit au nez rouge qui fait rire le public (nom) ;
- Bagatelle : somme d’argent insignifiante ; par antiphrase, somme considérable (pour la bagatelle de deux millions) ;
- Bête : qui manque d’intelligence (adjectif) ; personne exceptionnellement douée dans un domaine (une bête de scène) ;
- Bonsoir : salutation en arrivant le soir ; au familier, formule qui clôt une affaire (et puis bonsoir !) ;
- Cas d’école : exemple typique, conforme à la théorie ; situation purement hypothétique, rarement rencontrée ;
- Champion : athlète de haut niveau, défenseur d’une cause ; par ironie, personne maladroite ou sotte (bravo, champion !) ;
- Chasser : poursuivre pour attraper (chasser le gibier) ; faire partir, éloigner (chasser un importun) ;
- Coco : terme affectueux adressé à un proche ; individu louche ou bizarre (un drôle de coco) ;
- Concours : aide, coopération (avec le concours de la mairie) ; compétition (un concours d’entrée) ;
- Confondre : prendre une personne pour une autre ; démasquer un coupable (confondre un menteur) ;
- Consulter : pour un médecin, recevoir des patients ; pour un patient, aller voir un médecin ;
- Contre : tout près, au contact (serré contre lui) ; en opposition (voter contre) ;
- Coqueluche : maladie contagieuse que l’on redoute d’attraper ; personne que tout le monde admire (la coqueluche du lycée) ;
- Crépuscule : lueur qui suit le coucher du soleil ; dans la langue soutenue ou scientifique, lueur qui précède son lever (le crépuscule du matin).
Énantiosèmes de D à L
- Débloquer : remettre en marche, libérer (débloquer une situation) ; au familier, dire n’importe quoi ;
- Défendre : protéger, prendre le parti de quelqu’un ; interdire (il est défendu de fumer) ;
- Déguster : savourer, se régaler ; au familier, souffrir, recevoir des coups ;
- Déposer : poser, confier en dépôt (déposer un dossier) ; retirer son pouvoir à quelqu’un (déposer un roi) ;
- Dispenser : distribuer, accorder (dispenser des soins) ; exempter (dispenser d’une corvée) ;
- Drôle : amusant, plaisant ; bizarre, inquiétant (une drôle d’histoire) ;
- Écœurant : dégoûtant ; au Québec, dans la langue familière, formidable ;
- Écran : surface qui montre une image ; objet qui cache (un écran de fumée) ;
- Filtrer : retenir, trier (filtrer les appels) ; passer à travers (la lumière filtre sous la porte) ;
- Frais : légèrement froid (un vent frais, un accueil frais) ; tout juste sorti du four, encore tiède (du pain frais) ;
- Gâter : combler de cadeaux et d’attentions ; abîmer, détériorer (des fruits gâtés) ;
- Griller : brûler par la chaleur (griller du pain) ; brûler par le froid (le gel a grillé les bourgeons) ;
- Hôte : personne qui reçoit ; personne qui est reçue ;
- Jamais : en aucun temps (je n’y suis jamais allé) ; à un moment quelconque, voire pour toujours (si jamais tu passes, à jamais) ;
- Jurer : prêter serment en prenant le sacré à témoin ; proférer des jurons, blasphémer ;
- Légume : personne importante et influente (une grosse légume) ; personne privée de ses facultés, réduite à l’état végétatif ;
- Louer : prendre en location ; donner en location. Le mot désigne aussi, par une autre étymologie, le fait de faire l’éloge de quelqu’un.
Énantiosèmes de M à Z
- Malheur : événement cruel, épreuve ; au familier, énorme succès (faire un malheur) ;
- Méchant : mauvais, malveillant ; au familier, remarquable, impressionnant (une méchante voiture) ;
- Monstre : être effrayant ou difforme ; enfant adorable (petit monstre), artiste admiré (monstre sacré) ;
- Mortel : très ennuyeux (une soirée mortelle) ; au familier, excellent ;
- Naguère : il y a peu de temps, sens correct ; il y a longtemps, sens fautif mais répandu par confusion avec jadis ;
- Partager : diviser, répartir ; avoir en commun (partager une passion) ;
- Personne : un individu (nom) ; aucun individu (pronom : personne n’est venu) ;
- Plus : davantage (elle en fabrique plus) ; absence (elle n’en fabrique plus) ;
- Prestataire : celui qui fournit un service ; celui qui reçoit une prestation sociale ;
- Quelqu’un : une personne quelconque ; une personne importante (se prendre pour quelqu’un) ;
- Remercier : exprimer sa reconnaissance ; congédier (remercier un employé) ;
- Rien : aucune chose ; une petite chose (un rien l’habille), du latin rem, « chose » ;
- Sacré : saint, vénérable ; maudit, satané (ce sacré bonhomme), héritage du latin sacer ;
- Sanctionner : approuver, consacrer (un diplôme sanctionne des études) ; punir (sanctionner une faute) ;
- Terrible : qui inspire la terreur ; au familier, formidable (pas terrible = médiocre) ;
- Tout à l’heure : il y a peu de temps ; dans peu de temps ;
- Trinquer : lever son verre à la santé de quelqu’un ; subir les conséquences, payer pour les autres ;
- Trouvaille : découverte heureuse ; par ironie, idée saugrenue (belle trouvaille !) ;
- Végéter : pour une plante, croître et se développer ; pour une personne, stagner, dépérir.
Plusieurs de ces mots, comme naguère ou aménités, appartiennent au registre soutenu. On les retrouve parmi les 112 mots de français soutenu à connaître et à utiliser.
Ailleurs dans le monde : mots Janus anglais et addad arabes
L’énantiosémie n’est pas une particularité du français. On la retrouve dans de nombreuses langues :
- en anglais, les « contronyms » ou « Janus words » sont nombreux : cleave signifie fendre ou adhérer, sanction autoriser ou punir, dust épousseter ou saupoudrer, fast rapide ou solidement fixé ;
- en arabe, les grammairiens ont consacré dès le Moyen Âge des ouvrages entiers aux addad (singulier didd), les mots porteurs de deux sens contraires ;
- en chinois, le caractère 贷 (dài) signifie à la fois emprunter et prêter ;
- en latin, sacer désignait ce qui est consacré aux dieux comme ce qui est voué à leur malédiction, double sens dont le français « sacré » a hérité.
Pour un francophone qui apprend l’anglais, ces mots à double tranchant s’ajoutent aux pièges bien connus des faux-amis anglais-français.
Citation sur la langue française :
« Oui, j’ai une patrie : la langue française. »
Albert Camus, Carnets
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’un énantiosème ?
C’est un mot qui possède au moins deux sens opposés, comme louer (prendre ou donner en location) ou hôte (celui qui reçoit et celui qui est reçu). On dit aussi autoantonyme, contronyme ou mot Janus.
Quelle différence entre un énantiosème et un antonyme ?
Un antonyme est un autre mot de sens contraire (grand et petit). Un énantiosème contient à lui seul les deux sens contraires.
Quels sont les exemples les plus connus ?
Louer, apprendre, hôte, défendre, sanctionner, remercier, personne et plus comptent parmi les cas les plus cités, car ils sont d’usage très courant.
Comment dit-on énantiosème en anglais ?
Les termes les plus courants sont contronym, auto-antonym et Janus word. Le terme savant enantioseme existe aussi.