La génération grandiose désigne la cohorte née entre 1914 et 1924, celle qui a grandi dans la Grande Dépression, combattu pendant la Seconde Guerre mondiale, puis bâti la prospérité de l’après-guerre. L’expression traduit the greatest generation, formule du journaliste américain Tom Brokaw dans son livre de 1998. Parents des baby-boomers et enfants de la génération perdue, les membres de la génération grandiose ont affronté trois épreuves majeures à trois âges différents de leur vie. C’est cette succession, plus qu’un tempérament particulier, qui donne à la génération grandiose sa physionomie si reconnaissable.
Qui compose la génération grandiose
Trois expériences fondatrices, dans cet ordre :
- Grandir pendant la Grande Dépression, soit entre cinq et quinze ans au moment du krach de 1929.
- Combattre au front ou soutenir l’effort de guerre dans les usines pendant la Seconde Guerre mondiale.
- Construire ensuite la puissance économique de leur pays, ouvrant l’une des périodes les plus prospères de l’histoire.
Confrontée à des épreuves économiques, sociales et militaires d’une intensité rare, cette classe d’âge a développé un instinct de survie, un sens des responsabilités, une capacité d’adaptation et une persévérance qui frappent encore ceux qui l’étudient. On la désigne aussi comme la génération G.I., sigle dont on discute l’origine : Government Issue, la mention portée sur l’équipement fourni par l’armée, ou Galvanized Iron, le fer galvanisé des fournitures militaires.
La Grande Dépression
Après le krach boursier de 1929, elle traverse pendant sa jeunesse l’effondrement économique et la misère sociale. Un quart de la main-d’œuvre américaine se retrouve sans emploi, et des centaines de milliers de personnes sans abri.
À cela s’ajoute la catastrophe agricole. La longue sécheresse des années 1930 et les tempêtes de poussière du Dust Bowl jettent sur les routes plus de quatre millions d’agriculteurs indépendants et leurs familles, qui errent en nomades affamés d’un État à l’autre. Dès le début des années 1930, sous l’impulsion du New Deal, cette même génération engage le redressement du pays avec une détermination qui la définira.
La Seconde Guerre mondiale
Elle combat ensuite quatre années durant, sur deux continents et trois océans, contre l’alliance des dictatures fascistes. Elle en sort victorieuse au prix de pertes humaines considérables, et au terme d’un effort de planification industrielle et d’organisation sociale sans précédent.
C’est ce point qui frappe le plus les historiens : la mobilisation ne fut pas seulement militaire. Convertir une économie de consommation en économie de guerre en dix-huit mois, faire entrer massivement les femmes dans les usines, rationner sans provoquer de troubles majeurs, tout cela relevait d’une ingénierie sociale d’une ampleur inédite.
La construction de la puissance économique
Après la guerre, la même foi et le même engagement se reportent sur le développement économique. C’est le travail et l’abnégation de cette génération qui permettront à celle des baby-boomers d’accumuler richesse matérielle, poids politique et liberté individuelle, trois choses dont leurs parents n’avaient guère disposé.
Tom Brokaw résume leur apport en quatre réalisations : avoir vaincu le régime hitlérien, bâti l’économie américaine, fait progresser la science, et mis en œuvre des programmes sociaux d’ampleur comme l’assurance maladie. Selon lui, ces hommes et ces femmes ont porté à un degré exceptionnel les valeurs de responsabilité personnelle, de devoir, d’honneur et de foi.
Les valeurs de la génération grandiose
- Le sens des responsabilités : la responsabilité personnelle est assumée avec fierté et sans rechigner.
- La frugalité : ayant grandi dans la Dépression, ils ont appris à vivre avec moins et à se satisfaire de biens durement acquis, gardés jusqu’à l’usure. Fonctionnalité et robustesse priment sur l’apparence.
- L’humilité : après des épreuves effroyables, forts du sentiment du devoir accompli, ils ont choisi la discrétion plutôt que la mise en avant de leur courage.
- La loyauté conjugale : le mariage engage, le divorce ne s’envisage pas. Sur les mariages célébrés en 1940, un sur six s’est achevé par un divorce, contre environ un sur deux aujourd’hui. Cela supposait des compromis et une endurance commune.
- Le civisme : respect des règles collectives et forte confiance dans l’autorité publique.
- L’ardeur au travail : concentrés sur la mission à accomplir, ils tiennent que seul un labeur honnête procure de bonnes choses. La sécurité de la famille passe avant l’épanouissement personnel.
- Le goût du défi : les obstacles surmontés ont forgé leur caractère plutôt que de l’entamer.
- La simplicité : sens commun développé, approche équilibrée de l’existence, méfiance envers la complication, préférence pour l’essentiel et le pratique.
Dans l’ensemble, cette génération n’a jamais réclamé d’hommage à des descendants qui ont pourtant vécu de ses sacrifices.
Les zones d’ombre de la génération grandiose
Elle ne fut pas irréprochable. Certains de ses membres ont commis des exactions condamnables, et sa confiance dans la toute-puissance de la nation américaine a produit des égarements majeurs, dont la guerre de Corée et la guerre du Vietnam, décidées et conduites par ses propres dirigeants et condamnées par les générations suivantes.
Avec sa disparition progressive, ses valeurs cardinales ont cédé la place à l’individualisme, à la quête d’épanouissement personnel, au consumérisme, à la fragilisation de la structure familiale et à une complexité croissante des rapports sociaux. Confrontées à leurs propres défis économiques, politiques et environnementaux, les générations les plus récentes semblent en reprendre certaines à leur compte.
Sa place dans la succession des générations
- La génération perdue, née entre 1883 et 1900, revenue désabusée de la Première Guerre mondiale.
- La génération interbellum, née entre 1901 et 1913, trop jeune pour 1914 et trop âgée pour combattre en 1941.
- La génération silencieuse, née entre 1925 et 1945, ses cadets immédiats, trop jeunes pour combattre.
- Les baby-boomers, nés entre 1946 et 1964, ses enfants, premiers bénéficiaires de la prospérité qu’elle a bâtie.
- Les centennials, dont la prudence et le goût de la sécurité rappellent ceux de leurs arrière-grands-parents.
- Le tableau général des générations occidentales, pour situer chaque cohorte d’un coup d’œil.
Questions fréquentes
Quelles sont les dates de la génération grandiose ? Les bornes retenues ici sont 1914 et 1924, celles des classes d’âge réellement mobilisables au combat en 1941. Elles s’insèrent dans une série continue : génération perdue de 1883 à 1900, génération interbellum de 1901 à 1913, génération grandiose de 1914 à 1924, génération silencieuse de 1925 à 1945. Certaines typologies américaines, dont celle de Strauss et Howe, retiennent une borne basse plus ancienne et englobent l’interbellum. Le critère décisif reste l’expérience vécue : avoir été enfant pendant la Dépression et soldat pendant la guerre.
Pourquoi l’appelle-t-on la plus grande des générations ? L’expression vient du journaliste Tom Brokaw, qui publie en 1998 un livre d’entretiens avec des vétérans américains. Son argument tient en une phrase : aucune autre génération n’a affronté trois épreuves de cette ampleur, la Dépression, la guerre mondiale et la reconstruction, en les surmontant toutes. Le titre a fait débat, certains historiens jugeant qu’il idéalise une cohorte dont les responsabilités dans les conflits ultérieurs sont réelles.
Que signifie génération G.I. ? Le sigle vient de la mention portée sur le matériel de l’armée américaine. Deux étymologies coexistent : Government Issue, littéralement fourniture gouvernementale, et Galvanized Iron, le fer galvanisé dont étaient faits certains équipements. Le terme a fini par désigner le soldat lui-même, puis toute la classe d’âge. Strauss et Howe l’emploient comme nom officiel de cette génération dans leur typologie.
Quelle différence avec la génération silencieuse ? Vingt ans les séparent, et c’est la guerre qui les distingue. La génération grandiose l’a faite, en âge de combattre, et en est revenue avec le sentiment d’avoir accompli une tâche nécessaire. La génération silencieuse, née à partir de 1925, l’a vécue enfant : elle en garde la mémoire du manque, pas celle de l’action. La première a construit avec fierté, la seconde a suivi sans revendiquer.
Aller plus loin :
Les grandes générations sociales occidentales du XXe et du XXIe siècle
Tom Brokaw, The Greatest Generation, 1998