Voyelles est sans doute le sonnet le plus commenté de la poésie française. En attribuant une couleur à chaque voyelle, Arthur Rimbaud, à peine âgé de 17 ans, signe un poème énigmatique qui n’a jamais cessé de fasciner lecteurs et critiques. Avant de découvrir le texte intégral de Voyelles, retour sur la vie fulgurante de son auteur et sur son apport à la poésie, puis sur les grandes interprétations de Voyelles.
Arthur Rimbaud, sa vie en résumé
Une enfance à Charleville
Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud naît le 20 octobre 1854 à Charleville, dans les Ardennes. Son père, Frédéric, est capitaine d’infanterie, sa mère, Vitalie Cuif, est issue d’une famille de paysans. Le père quitte le foyer en 1860, après la naissance de la dernière fille, Isabelle. Sa mère, qui se fait appeler « veuve Rimbaud », élève seule ses enfants dans une atmosphère austère, attachée à la respectabilité et à la religion.
Élève brillant, Arthur collectionne les prix, notamment en vers et en version latins. En 1870, il se lie avec son jeune professeur de rhétorique, Georges Izambard, qui lui prête des livres, dont des romans de Victor Hugo, que sa mère juge inconvenants. Le 24 mai 1870, à 15 ans et demi, il envoie trois poèmes au chef de file des Parnassiens, Théodore de Banville, dans l’espoir d’être publié dans Le Parnasse contemporain. Sans succès. En mai 1871, dans ses célèbres « lettres du Voyant » adressées à Izambard et à Paul Demeny, il expose sa conception de la poésie : le poète doit se faire « voyant ».
Paris, Verlaine et le drame de Bruxelles
Invité par Paul Verlaine, Rimbaud s’installe à Paris en septembre 1871. Il n’a pas encore 17 ans. Il est hébergé chez les beaux-parents de Verlaine, puis chez des amis du poète, comme Charles Cros, Théodore de Banville ou le musicien Ernest Cabaner. Il apporte avec lui Le Bateau ivre, qui éblouit le cercle des poètes réunis aux dîners des « Vilains Bonshommes ».
Rimbaud et Verlaine entament une liaison passionnée et orageuse. Le 7 juillet 1872, ils quittent Paris pour la Belgique, puis Londres. Après de nombreuses disputes, le drame éclate à Bruxelles le 10 juillet 1873 : Verlaine, ivre, tire deux coups de revolver sur Rimbaud et le blesse au poignet. Il est condamné à deux ans de prison, selon la biographie publiée par le site mag4.net.
Une saison en enfer et les Illuminations
Commencée en avril 1873 dans la ferme familiale de Roche, Une saison en enfer est achevée après le drame et imprimée à Bruxelles, à compte d’auteur, en octobre 1873. Faute de pouvoir payer l’imprimeur, Rimbaud abandonne presque toute l’édition. En 1875, à Stuttgart, il confie à Verlaine le manuscrit des Illuminations, des poèmes en prose qui ne seront publiés qu’en 1886, par la revue La Vogue.
Vers 1875, à 21 ans, Rimbaud cesse d’écrire. Dans Une saison en enfer, il annonçait déjà son retour à « la réalité rugueuse à étreindre ». Commence alors une vie d’errances : engagé dans l’armée coloniale néerlandaise en 1876, il déserte à Java, voyage en Europe, à Chypre, puis s’installe en 1880 à Aden et à Harar, en Éthiopie, où il travaille pour des négociants en café et en armes. Atteint d’une tumeur au genou, il est rapatrié à Marseille, où il est amputé de la jambe droite en mai 1891. Il y meurt le 10 novembre 1891, à 37 ans, d’après la chronologie de l’Encyclopædia Universalis.
L’apport poétique de Rimbaud
Versificateur virtuose, Rimbaud maîtrise parfaitement l’alexandrin avant de le malmener. Dans Tête de faune ou dans les poèmes de 1872, souvent appelés Derniers vers ou Vers nouveaux et chansons, il désarticule la mécanique classique du vers : césures déplacées, rimes approximatives, rythmes libres.
Doué d’un génie rare des images fortes et des associations inattendues, il brise la forme lyrique traditionnelle et mêle vocabulaire technique, mots populaires et dérision. Deux poèmes des Illuminations, Marine et Mouvement, sont souvent considérés comme les premiers vers libres de la poésie française, c’est-à-dire des vers sans rime obligatoire, de longueur inégale et sans rythme fixe.
Il a ouvert la voie à la poésie du XXe siècle : Alfred Jarry, les surréalistes, Antonin Artaud, Henri Michaux ou René Char se sont réclamés de lui. Son œuvre et sa vie ont aussi inspiré peintres, cinéastes et musiciens. Retrouvez ses plus belles citations.
Voyelles, le texte intégral du sonnet
Voyelles est un sonnet en alexandrins, sans doute composé entre 1871 et 1872, la date exacte restant discutée. Il a été publié pour la première fois par Verlaine dans la revue Lutèce, en octobre 1883, dans sa série consacrée aux « poètes maudits ». Il en existe deux manuscrits, l’un de la main de Rimbaud, conservé au musée Rimbaud de Charleville-Mézières, l’autre recopié par Verlaine, qui présentent de légères variantes. Voici le texte du manuscrit autographe :
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles, Je dirai quelque jour vos naissances latentes : A, noir corset velu des mouches éclatantes Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes, Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ; I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;
U, cycles, vibrements divins des mers virides, Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
O, suprême Clairon plein des strideurs étranges, Silences traversés des Mondes et des Anges : — O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
La version de Verlaine, reprise dans de nombreuses éditions, donne notamment « bombillent » au lieu de « bombinent » et « Golfe », « candeur » et « Lance » au singulier, comme sur La Langue française.
Voyelles : les grandes interprétations
Le sonnet a suscité d’innombrables lectures. L’anthologie en ligne de l’université de Toronto en distingue cinq principales :
- la synesthésie : Rimbaud appliquerait la théorie des correspondances entre les sens, chère à Baudelaire dans son poème Correspondances ;
- le souvenir d’enfance : les couleurs viendraient d’un abécédaire illustré ;
- la forme des lettres : le dessin de chaque voyelle évoquerait les images du poème, comme le A pour le corps d’une mouche ;
- l’alchimie : la succession des couleurs suivrait les étapes du Grand Œuvre, jusqu’à l’Oméga final ;
- le jeu poétique : un exercice de virtuosité, volontairement dépourvu de sens unique.
Rimbaud lui-même revient sur ce poème dans « Alchimie du verbe », un chapitre d’Une saison en enfer. Il y écrit : « J’inventai la couleur des voyelles ! », en inversant l’ordre du O et du U, et se vante d’avoir voulu inventer « un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens ». Pour d’autres grands textes du XIXe siècle, découvrez les citations de Victor Hugo, le poète qui a éveillé le jeune Rimbaud, et toutes nos citations. Et pour goûter aux Ardennes natales du poète, essayez les desserts du Grand Est.
Citation sur la poésie :
« Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »
Charles Baudelaire, « Correspondances », Les Fleurs du mal (1857)