Dire de quelqu’un qu’il se croit sorti de la cuisse de Jupiter, c’est se moquer de sa vanité. L’expression sortir de la cuisse de Jupiter renvoie à l’un des récits les plus étonnants de la mythologie grecque : la double naissance de Dionysos, achevée dans la cuisse de son père, le roi des dieux. À l’origine, sortir de la cuisse de Jupiter n’avait donc rien d’une image : c’était, au sens propre, le destin d’un dieu. Voici le sens exact, l’origine et les variantes de sortir de la cuisse de Jupiter, ainsi que ses synonymes et ses équivalents dans d’autres langues.
Que signifie « sortir de la cuisse de Jupiter » ?
Employée presque toujours sous la forme « se croire sorti de la cuisse de Jupiter », l’expression a plusieurs nuances :
- se prendre pour quelqu’un d’exceptionnel, un être à part, presque un dieu vivant ;
- se prévaloir d’une haute naissance, d’une origine familiale ou sociale que l’on juge supérieure à celle du commun des mortels ;
- être imbu de soi-même, prétentieux, persuadé que tout vous est dû.
Elle est toujours péjorative ou ironique. On l’emploie aussi à la forme négative pour rabattre une prétention : « il n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter » rappelle que l’intéressé n’est pas meilleur que les autres.
Les variantes de l’expression
La cuisse de Jupiter s’associe à un verbe de mouvement ou à un verbe qui marque la filiation :
- se croire sorti de la cuisse de Jupiter, la forme la plus courante ;
- se croire né de la cuisse de Jupiter ;
- se croire issu de la cuisse de Jupiter ;
- ne pas être sorti de la cuisse de Jupiter, à la forme négative.
Sortir de la cuisse de Jupiter : le mythe de Dionysos
Le héros de cette histoire est Dionysos, le dieu de la vigne, du vin et du théâtre, que les Romains appellent Bacchus. Il est le fils de Zeus et de Sémélé, une mortelle, fille de Cadmos, roi de Thèbes. C’est le seul des grands dieux de l’Olympe à être né d’une mère mortelle.
Le récit se déroule en plusieurs temps :
- la jalousie d’Héra : l’épouse de Zeus apprend la grossesse de Sémélé. Elle prend l’apparence de sa vieille nourrice et la persuade d’exiger une preuve : voir son amant tel qu’il se montre à Héra, dans toute sa majesté divine ;
- le piège : Zeus, qui a juré d’exaucer le vœu de Sémélé, ne peut se dérober. Il apparaît entouré de ses éclairs, et la jeune femme, simple mortelle, est consumée par le feu de la foudre ;
- le sauvetage : Zeus arrache l’enfant, encore loin du terme, au corps de sa mère. Il s’entaille la cuisse, y place le fœtus et la referme pour achever la gestation à l’abri des regards d’Héra ;
- la seconde naissance : quelques mois plus tard, Dionysos sort de la cuisse paternelle, parfaitement formé. Né une première fois de sa mère, puis de son père, il est le dieu « deux fois né ».
Le poète latin Ovide raconte l’épisode au livre III des Métamorphoses, où Junon emprunte les traits de Béroé, la nourrice de Sémélé. C’est par ces auteurs latins, lus pendant des siècles dans les collèges, que l’histoire est entrée dans la culture française.
Pourquoi une cuisse ? Les lectures antiques du mythe
Les Grecs eux-mêmes s’interrogeaient sur ce détail surprenant. Deux explications anciennes reposent sur des jeux de mots :
- chez Euripide : dans Les Bacchantes (fin du Ve siècle avant J.-C.), le devin Tirésias explique que Zeus aurait remis à Héra un fantôme de l’enfant, en gage ou en « otage », pour protéger le vrai Dionysos. Les hommes auraient ensuite confondu le mot grec désignant l’otage avec mêros, « la cuisse » ;
- chez Arrien : l’historien d’Alexandre le Grand rapporte qu’en Inde, près de la cité de Nysa, une montagne portait le nom de Méros, c’est-à-dire « la Cuisse », en souvenir de la naissance du dieu. Les Grecs rapprochaient ainsi un mont sacré indien, le Meru, de leur propre légende.
Au-delà de ces explications, la cuisse est surtout le signe d’une naissance hors du commun : Dionysos ne doit son existence qu’à la chair même du roi des dieux. C’est cette idée de supériorité que l’expression sortir de la cuisse de Jupiter a retenue.
Pourquoi dit-on Jupiter et non Zeus ?
L’histoire est grecque, mais l’expression sortir de la cuisse de Jupiter nomme le dieu romain. Jupiter est l’équivalent latin de Zeus, comme Junon est celui d’Héra et Bacchus celui de Dionysos. Pendant des siècles, la mythologie a été enseignée en France à travers les auteurs latins, Ovide en tête, et sous les noms romains : d’où Jupiter, comme dans tant d’autres expressions héritées de l’Antiquité. Le tableau complet de ces équivalences figure dans notre page sur les dieux grecs et romains.
Exemples d’emploi de « sortir de la cuisse de Jupiter »
- « Depuis sa promotion, il se croit sorti de la cuisse de Jupiter et ne salue plus personne. »
- « Elle a beau venir d’une grande famille, elle n’est pas sortie de la cuisse de Jupiter. »
- « Inutile de prendre ces airs : personne ici n’est sorti de la cuisse de Jupiter. »
Expressions synonymes en français
- avoir la grosse tête ou avoir les chevilles qui enflent : être gonflé d’orgueil ;
- se prendre pour le nombril du monde : tout ramener à soi ;
- se croire le premier moutardier du pape : se croire très important ;
- ne pas se prendre pour de la petite bière : avoir une haute opinion de soi ;
- péter plus haut que son cul : version familière, voire vulgaire, de la même vanité ;
- se péter les bretelles : se vanter, au Québec.
La mythologie a nourri d’autres images de l’orgueil, comme celle de Narcisse, amoureux de son reflet, ou la mise en garde romaine selon laquelle il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne.
Comment dit-on ailleurs ?
D’autres langues moquent la même prétention, chacune avec ses images :
- anglais : to think one is God’s gift to the world, se croire le cadeau de Dieu au monde, ou to think one is the bee’s knees, se croire les genoux de l’abeille ;
- espagnol : creerse el ombligo del mundo, se croire le nombril du monde ;
- italien : credersi chissà chi, se croire qui sait qui ;
- portugais du Brésil : ter o rei na barriga, avoir le roi dans le ventre ;
- roumain : a se crede buricul Pământului, se croire le nombril de la Terre ;
- persan : on dit d’un vaniteux qu’il semble tombé de la trompe de l’éléphant.
Citation sur le latin :
« Si les Romains avaient dû d’abord apprendre le latin, ils n’auraient jamais eu le temps de conquérir le monde. »
Heinrich Heine, Le Livre de Le Grand (1827)
Questions fréquentes
Que veut dire « se croire sorti de la cuisse de Jupiter » ?
C’est se croire supérieur aux autres, d’une essence ou d’une naissance exceptionnelle. L’expression est toujours péjorative et vise la vanité.
Qui est sorti de la cuisse de Jupiter ?
Dionysos, appelé Bacchus par les Romains. Après la mort de sa mère Sémélé, foudroyée, Zeus (Jupiter) l’a porté dans sa cuisse jusqu’à sa naissance.
Pourquoi Zeus a-t-il caché l’enfant dans sa cuisse ?
Pour sauver le fœtus après la mort de Sémélé et achever sa gestation à l’abri de la jalousie d’Héra, l’épouse de Zeus, responsable de la mort de la jeune femme.
Un autre dieu est-il né de Zeus de façon aussi étrange ?
Oui : Athéna, déesse de la sagesse, serait sortie tout armée de la tête de Zeus. Les deux naissances illustrent la toute-puissance du roi des dieux.