Gargouilles et chimères de Notre-Dame de Paris : l’histoire des monstres de pierre de la cathédrale

Les gargouilles de Notre-Dame sont à la fois des gouttières et des gardiennes : elles rejettent l’eau de pluie loin des murs et, selon la tradition, éloignent le mal. On les confond souvent avec les chimères, ces statues de monstres qui veillent sur Paris depuis le haut de la façade. Les gargouilles de Notre-Dame sont nées d’une nécessité pratique ; les chimères, elles, sont une invention du XIXe siècle. Voici l’histoire des gargouilles de Notre-Dame et de leurs voisines, de Viollet-le-Duc à la réouverture des tours en 2025.

Rescapées de l’incendie du 15 avril 2019, elles font de nouveau partie de la visite depuis que les tours ont rouvert au public.

Gargouille ou chimère : quelle différence ?

La différence tient à la fonction. Une gargouille est une gouttière sculptée : un conduit traverse la statue et l’eau ressort par sa gueule, projetée loin de la façade. Une chimère est une statue purement décorative, sans aucun rôle dans l’écoulement des eaux. À Notre-Dame, les gargouilles se trouvent au bout des chéneaux, le long des toits et des arcs-boutants ; les chimères sont réunies au sommet de la façade, sur la galerie qui relie les deux tours.

Le mot gargouille vient de la même racine que gargariser et gorge, et évoque le bruit de l’eau dans un gosier. Il rappelle aussi la Gargouille, le dragon de la légende rouennaise vaincu par saint Romain.

Les gargouilles de Notre-Dame : une fonction d’abord utile

Leur premier rôle est d’éviter que l’eau de pluie ruisselle sur les murs et abîme la pierre et les joints. Pour réduire chaque chute d’eau à un mince filet, les bâtisseurs gothiques les ont multipliées, ce qui leur a permis de les affiner et de les décorer.

Elles prennent la forme d’animaux réels ou fantastiques, parfois effrayants. Les sculpteurs puisaient dans les bestiaires médiévaux, héritiers du Physiologus, un recueil rédigé à Alexandrie dans les premiers siècles de notre ère, qui donne à chaque animal, réel ou imaginaire, une signification chrétienne. Le monstre placé à l’extérieur de l’église symbolise le mal tenu à distance, et rappelle aux fidèles, et aux pécheurs, ce qui les attend hors de la protection divine.

gargouille Notre-Dame de Paris

Une précision s’impose : la plupart des gargouilles de Notre-Dame que l’on voit aujourd’hui ne sont pas médiévales. Les originales du XIIIe siècle avaient disparu ou étaient très dégradées au XIXe siècle, et beaucoup ont été refaites lors de la grande restauration.

Les chimères, une création du XIXe siècle

Au début du XIXe siècle, Notre-Dame est en très mauvais état. Le roman de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, publié en 1831, contribue à éveiller l’opinion. En 1844, Jean-Baptiste Lassus et Eugène Viollet-le-Duc remportent le concours pour la restaurer ; le chantier dure jusqu’en 1864, et Viollet-le-Duc le mène seul après la mort de Lassus en 1857.

Les chimères n’existaient pas au Moyen Âge sous cette forme : Viollet-le-Duc les a imaginées pour recréer l’atmosphère fantastique qu’il prêtait à l’époque gothique. Il les dessine, et l’atelier de sculpture dirigé par Adolphe-Victor Geoffroy-Dechaume les réalise. Le sculpteur Victor Pyanet, longtemps resté dans l’ombre, en a taillé une grande partie. Démons, dragons, oiseaux fantastiques et créatures hybrides s’installent ainsi aux angles de la balustrade, à plus de quarante mètres du sol.

chimère Notre-Dame de Paris

L’historien de l’art Michael Camille, dans son livre The Gargoyles of Notre-Dame, y voit moins un Moyen Âge retrouvé que le reflet des inquiétudes du XIXe siècle : la caricature à la manière de Daumier, la peur des foules, le Paris bouleversé par les travaux d’Haussmann que ces monstres regardent d’en haut.

La Stryge, la plus célèbre des chimères

Accoudée à la balustrade, le menton posé dans les mains, une créature ailée et cornue contemple Paris d’un air pensif. Elle a été sculptée vers 1848-1850. Son nom vient d’une gravure de Charles Meryon, Le Stryge, de 1853, qui l’a baptisée d’après la strige, un démon nocturne de la mythologie romaine, mi-femme mi-oiseau, accusé de s’en prendre aux nouveau-nés.

La stryge, Notre-Dame de Paris

La même année, le photographe Charles Nègre la fixe sur une image restée célèbre, où l’on voit son ami le peintre Henri Le Secq poser à côté d’elle. Gravure et photographie ont fait de la Stryge l’une des images les plus connues de Paris, au point qu’on l’associe souvent au roman de Victor Hugo, alors qu’elle n’y apparaît pas : elle a été créée une vingtaine d’années après sa publication.

Voir les gargouilles de Notre-Dame aujourd’hui

La cathédrale a rouvert le 7 décembre 2024, après cinq ans de travaux. Les tours, elles, ont rouvert au public le 20 septembre 2025, lors des Journées européennes du patrimoine. Selon le Centre des monuments nationaux, la visite compte 424 marches, se fait sur réservation et commence, dans la tour sud, par des maquettes et deux chimères d’origine rescapées de l’incendie.

Depuis la galerie, on passe au milieu des chimères, avec la vue sur la Seine, l’île de la Cité et les toits de Paris. Les gargouilles de Notre-Dame se voient mieux d’en bas, le long des flancs de la cathédrale et sur les arcs-boutants du chevet, depuis le square Jean-XXIII.

Pour découvrir l’autre trésor de la cathédrale, lisez notre article sur le trésor de Notre-Dame de Paris et ses pièces majeures.

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