En 2014, une radio canadienne présente une jeune New-Yorkaise qui vendrait à prix d’or des œuvres que personne ne peut voir. L’art invisible fait aussitôt le tour du monde, avant que l’on découvre qu’il s’agissait d’une farce. Ironie de l’histoire : l’art invisible existe bel et bien. De Marcel Duchamp à Yves Klein, d’Andy Warhol à la sculpture « immatérielle » vendue 15 000 euros en 2021, les artistes jouent depuis plus d’un siècle avec l’absence. Canular, provocation ou véritable courant artistique ? Retour sur l’histoire et les enjeux de l’art invisible.
Art invisible : le canular qui a fait le tour du monde
Le 23 septembre 2014, l’émission satirique This Is That, sur la radio publique canadienne CBC, diffuse un faux reportage consacré à Lana Newstrom, une artiste de 27 ans présentée comme la première au monde à créer des œuvres invisibles. Elle y explique avoir passé des heures sur des pièces que l’on ne peut pas voir et affirme que son travail exige surtout de l’imagination de la part du public. Son agent assure que certaines de ses œuvres se vendent plus d’un million de dollars.
L’artiste n’existe pas : elle est sortie de l’imagination des deux animateurs de l’émission. Mais le reportage devient viral et trompe de nombreux internautes, persuadés que des collectionneurs paient des fortunes pour des murs vides. Le critique du Guardian Jonathan Jones y voit surtout le signe d’un rejet du marché de l’art : l’image de riches achetant du vide était trop savoureuse pour ne pas être crue.
Qu’est-ce que l’art invisible ?
Sous ce nom se rangent des œuvres qui n’ont pas de forme matérielle visible, ou qui sont cachées, disparues ou volontairement soustraites au regard. Héritier de l’art conceptuel, l’art invisible repose sur un principe : l’art ne se limiterait pas à des objets à voir ou à posséder. Une idée, un titre, une description, un souvenir ou une expérience pourraient suffire à susciter une émotion artistique.
Concrètement, l’œuvre se manifeste par d’autres moyens que la vue :
- un espace vide présenté comme une œuvre à part entière ;
- un certificat ou un cartel qui décrit une œuvre que l’on ne voit pas ;
- un matériau imperceptible : de l’air, un gaz, des ondes, une énergie ;
- une expérience vécue par le visiteur, guidée par le son ou le toucher ;
- une œuvre détruite ou cachée, dont il ne reste que le récit.
Les pionniers : de Duchamp à Yves Klein
En 1919, Marcel Duchamp rapporte à son ami collectionneur Walter Arensberg une simple ampoule de verre contenant de l’air de Paris. L’œuvre, intitulée Air de Paris, ne montre rien d’autre que du vide enfermé : c’est l’un des premiers pieds de nez de l’art moderne à la notion d’objet.
Le véritable acte fondateur revient à Yves Klein. Le 28 avril 1958, à la galerie Iris Clert à Paris, il présente une salle entièrement vide, aux murs repeints en blanc, qu’il dit imprégnée de « sensibilité picturale immatérielle ». L’exposition, restée dans l’histoire sous le nom de Le Vide, attire une foule considérable. Klein poursuit l’expérience avec ses Zones de sensibilité picturale immatérielle, qu’il cède contre de l’or fin : l’acheteur reçoit un reçu, et le rituel prévoit que celui-ci soit brûlé tandis qu’une partie de l’or est jetée dans la Seine. L’écrivain italien Dino Buzzati en acquiert une le 26 janvier 1962.
Warhol, Barry, Friedman : l’art invisible s’expose
En 2012, la Hayward Gallery de Londres consacre au sujet une grande exposition, Invisible: Art about the Unseen 1957-2012, du 12 juin au 5 août, avec 26 artistes. On y trouve notamment :
- Andy Warhol et son Invisible Sculpture (1985), un socle vide sur lequel l’artiste s’était tenu un instant avant de s’en aller ;
- Robert Barry et son Energy Field (1968), qui fait de champs d’ondes imperceptibles la matière même de l’œuvre ;
- Tom Friedman et Untitled (A Curse) (1992), un socle au-dessus duquel une sorcière a jeté un sort ;
- Gianni Motti et sa toile peinte à l’encre invisible, Magic Ink (1989) ;
- Yves Klein, documenté par les archives de ses salles vides, et Yoko Ono, parmi d’autres.
Le Museum of Non-Visible Art de James Franco
En 2011, le duo d’artistes américains Praxis, formé par Brainard et Delia Carey, lance avec le soutien de l’acteur James Franco le Museum of Non-Visible Art, ou MONA, financé par une campagne participative. Le principe : les œuvres n’existent que sous forme d’idées. L’acheteur ne reçoit qu’un cartel décrivant l’œuvre, à accrocher sur un mur vide et à raconter à ses invités. Les prix vont de quelques dizaines à 10 000 dollars.
En juillet 2011, une productrice de contenus, Aimee Davison, débourse 10 000 dollars pour Fresh Air, une œuvre décrite comme une réserve inépuisable d’air pur que l’on emporte partout avec soi. L’achat fait le tour des médias américains.
Le labyrinthe invisible de Jeppe Hein
Du 15 septembre au 14 novembre 2005, l’artiste danois Jeppe Hein présente à l’Espace 315 du Centre Pompidou son Invisible Labyrinth. La salle semble totalement vide. Équipés d’un casque, les visiteurs y déambulent pourtant en suivant un tracé que personne ne voit : des capteurs infrarouges signalent par une vibration chaque mur invisible rencontré.
Vu de l’extérieur, le spectacle est déroutant : des visiteurs changent de direction sans raison apparente, esquissent des pas de côté, souvent le sourire aux lèvres. Le labyrinthe a été repris en 2009 au Théâtre national de Chaillot, puis montré à Londres en 2012. La même année 2009, le Centre Pompidou consacrait d’ailleurs une exposition entière aux salles vides de l’histoire de l’art, Vides. Une rétrospective.
2021 : une sculpture invisible vendue 15 000 euros
Le 18 mai 2021, la maison de ventes milanaise Art-Rite adjuge 15 000 euros une sculpture qui n’existe pas : Io sono (« Je suis »), de l’artiste sarde Salvatore Garau. Estimée entre 6 000 et 9 000 euros, l’œuvre est livrée avec un certificat et des consignes d’installation : un espace libre d’environ 1,50 m sur 1,50 m dans une maison particulière.
L’artiste se défend d’avoir vendu du néant : selon lui, le vide est un espace chargé d’énergie, et c’est la pensée du spectateur qui donne forme à l’œuvre. Quelques mois plus tôt, il avait déjà « installé » une sculpture invisible, Bouddha en contemplation, sur la piazza della Scala à Milan, simplement délimitée au sol par un carré de ruban adhésif.
Pourquoi l’art invisible fait-il débat ?
Pour ses défenseurs, l’art invisible est d’abord une critique : il dénonce la tournure mercantile et spéculative prise par l’art contemporain, en vendant précisément ce qui ne peut ni se stocker, ni se revendre comme un objet, ni s’exhiber comme un trophée. Il rappelle aussi que l’expérience artistique se joue en partie dans l’esprit de celui qui regarde.
Le revers de la médaille est évident. Une œuvre qui ne se voit pas et ne se touche pas repose tout entière sur le récit qu’en fait l’artiste. Privé de l’usage de ses sens, la vue en premier lieu dans un art dit visuel, le spectateur en est réduit à croire l’artiste sur parole. Et l’on peut s’amuser du paradoxe : des œuvres censées échapper au marché finissent souvent vendues aux enchères.
Cela dit, nombre d’amateurs et de spéculateurs font déjà une confiance aveugle à des curateurs ou à des marchands pour les orienter vers tel ou tel artiste. En poussant cette logique jusqu’à l’absurde, l’art invisible a au moins le mérite de la rendre… visible.
Questions fréquentes
Qui a inventé l’art invisible ?
Marcel Duchamp en a posé un jalon avec Air de Paris en 1919, mais c’est Yves Klein qui a présenté la première exposition d’art invisible, une salle vide, à Paris en 1958.
Lana Newstrom a-t-elle existé ?
Non. Cette « artiste de l’invisible » était un personnage inventé en 2014 par l’émission satirique canadienne This Is That.
Peut-on acheter une œuvre invisible ?
Oui. L’acheteur reçoit généralement un certificat ou un cartel décrivant l’œuvre, comme chez Yves Klein, au Museum of Non-Visible Art ou pour la sculpture de Salvatore Garau vendue en 2021.
L’art invisible est-il un mouvement artistique ?
Pas au sens d’une école organisée. C’est plutôt une démarche récurrente, liée à l’art conceptuel, que des artistes très différents ont explorée depuis plus d’un siècle.