Emblème de l’enrichissement facile des Années folles, Charles Ponzi a donné son nom à l’escroquerie financière la plus célèbre de l’histoire : la pyramide de Ponzi. En quelques mois de 1920, cet immigré italien sans le sou fait de Boston le théâtre d’une ruée sur des placements miracles, avant que tout ne s’effondre. Du rêve américain à la prison et à l’exil, le parcours de Charles Ponzi éclaire un mécanisme qui n’a jamais cessé de faire des victimes, et dont Charles Ponzi n’était d’ailleurs pas l’inventeur.
Les débuts de Charles Ponzi
Carlo Ponzi naît le 3 mars 1882 à Lugo, en Émilie-Romagne, dans une famille autrefois aisée mais désargentée ; il se dira plus tard originaire de Parme. Employé à la poste, il est admis à l’université La Sapienza de Rome, mais en sort quatre ans plus tard, sans diplôme et sans un sou, après avoir mené grand train avec des amis plus fortunés.
Encouragé par sa famille, il émigre aux États-Unis et débarque à Boston le 15 novembre 1903, avec 2,50 dollars en poche : il a perdu le reste de ses économies au jeu pendant la traversée. Il le résumera plus tard d’une formule : il est arrivé avec 2,50 dollars en espèces et un million de dollars d’espoirs. Plongeur puis serveur dans un restaurant, il est renvoyé pour vol et pour avoir triché sur la monnaie rendue aux clients.
En 1907, il part pour Montréal et entre à la Banco Zarossi, ouverte par Luigi Zarossi pour les immigrants italiens. Charismatique, il parle anglais, français et italien, et devient directeur de la banque. Il découvre que celle-ci, qui attire les déposants en leur versant 6 % d’intérêts, soit le double du taux courant, paie en réalité les anciens clients avec l’argent des nouveaux : c’est le principe du « déshabiller Pierre pour habiller Paul ». La banque fait faillite et Zarossi s’enfuit au Mexique avec une partie des fonds.
Sans ressources, Ponzi falsifie un chèque et passe trois ans dans un pénitencier canadien. À sa sortie en 1911, il est arrêté pour avoir fait passer clandestinement des immigrants italiens aux États-Unis et purge deux ans de prison à Atlanta. De retour à Boston, il épouse en 1918 Rose Gnecco, issue d’une famille d’immigrés italiens, et multiplie sans succès les activités : épicerie de son beau-père, import-export, vente d’annonces publicitaires.
L’idée des coupons-réponse internationaux
En 1919, Ponzi reçoit d’une entreprise espagnole une lettre accompagnée d’un coupon-réponse international. Ce coupon, créé par l’Union postale universelle, permet de payer l’affranchissement d’une réponse depuis l’étranger : il s’achète au prix du timbre dans le pays d’achat, mais s’échange contre des timbres dans le pays de destination. Or, après la Première Guerre mondiale, l’inflation a fait chuter la valeur de la lire italienne face au dollar : un coupon acheté en Italie peut être échangé contre des timbres américains de bien plus grande valeur.
Sur le papier, c’est une opération d’arbitrage parfaitement légale, dont Ponzi prétend tirer un bénéfice de plus de 400 %. En pratique, acheter, transporter et revendre des millions de coupons de quelques centimes chacun est impossible : pour les 18 premiers investisseurs de janvier 1920, qui avaient confié 1 800 dollars, il aurait déjà fallu 53 000 coupons, et pour les 15 000 investisseurs suivants, des paquebots entiers de la taille du Titanic.
La pyramide de Ponzi
En janvier 1920, Ponzi fonde la Securities Exchange Company, à ne pas confondre avec la Securities and Exchange Commission, le gendarme boursier américain créé en 1934. Il promet 50 % de rendement en 45 jours, ou 100 % en 90 jours, à une époque où les banques versent 5 % par an.
Les premiers investisseurs sont payés rubis sur l’ongle, avec l’argent des suivants. Ponzi recrute des agents grassement commissionnés, ouvre des bureaux du Maine au New Jersey, et la plupart des clients réinvestissent leurs gains au lieu de les retirer. Il s’engage alors dans une fuite en avant : il faut toujours plus de nouveaux épargnants pour payer les anciens, et la pyramide s’écroulera dès que l’afflux d’argent se tarira.
Charles Ponzi, roi de Boston
- Février-mars 1920 : les sommes investies passent de 5 000 à 25 000 dollars.
- Mai 1920 : 420 000 dollars.
- Juin 1920 : 2,5 millions de dollars.
- Juillet 1920 : près d’un million de dollars par jour.
Des ouvriers immigrés aux notables bostoniens, tout le monde investit : à son apogée, près des trois quarts de la police de Boston auraient placé de l’argent chez lui, et certains hypothèquent leur maison. Ponzi dépose les fonds à la Hanover Trust Company, dont il prend le contrôle. Son train de vie devient fastueux : une demeure à Lexington, une Locomobile, l’une des plus belles voitures de l’époque, le voyage de sa mère depuis l’Italie en première classe, un don promis de 100 000 dollars à un orphelinat italien, le rachat d’une fabrique de pâtes et d’une partie d’une entreprise viticole. Pour beaucoup, il incarne le rêve américain.
La chute
Le 26 juillet 1920, le Boston Post lance une série d’enquêtes. Le journal sollicite Clarence W. Barron, qui dirige Dow Jones & Company. Celui-ci relève que :
- Ponzi n’investit pas son propre argent dans sa société ;
- pour couvrir les sommes collectées, il faudrait 160 millions de coupons en circulation, alors qu’il n’en existe qu’environ 27 000, et la poste américaine indique que les coupons ne sont pas achetés en quantité ;
- même légale, l’opération serait immorale, puisqu’elle profiterait d’une faille au détriment des États.
La panique s’empare des épargnants : Ponzi verse 2 millions de dollars en trois jours à la foule massée devant ses bureaux, en distribuant café et beignets. Le procureur fédéral du Massachusetts, Daniel Gallagher, confie alors à l’expert Edwin Pride l’audit des comptes, tenus sur de simples fiches.
- 2 août 1920 : son propre attaché de presse, William McMasters, révèle dans le Boston Post que Ponzi est insolvable, endetté de 4,5 millions de dollars en comptant les intérêts.
- 9 août : le commissaire aux banques bloque les chèques tirés sur le compte de Ponzi, à découvert ; un premier aperçu de l’audit révèle au moins 7 millions de dollars de dettes.
- 11 août : le Boston Post dévoile le passé montréalais de Ponzi et sa condamnation pour faux. La Hanover Trust est fermée le jour même.
- 12 août : Ponzi se rend aux autorités fédérales et reconnaît les chiffres de l’audit.
Cinq banques s’effondrent en plus de la Hanover Trust. Les investisseurs récupèrent moins de 30 cents par dollar et perdent environ 20 millions de dollars de l’époque, soit plus de 300 millions de dollars actuels.
Prison, Floride et exil : la fin de Charles Ponzi
Poursuivi pour 86 chefs de fraude postale, Ponzi plaide coupable d’un seul chef le 1er novembre 1920 et est condamné à cinq ans de prison fédérale. Libéré au bout de trois ans et demi, il est aussitôt inculpé de 22 chefs de vol par l’État du Massachusetts. Après un acquittement puis un procès sans verdict, il est condamné à une troisième audience à sept à neuf ans de prison, comme « voleur ordinaire et notoire ».
Libéré sous caution en septembre 1925 pendant son appel, il file à Jacksonville, en Floride, et lance le Charpon Land Syndicate : il vend de minuscules parcelles, en réalité des marécages, en promettant 200 % de rendement en 60 jours. Condamné à un an de prison en Floride, il tente de fuir vers l’Italie comme matelot, mais il est arrêté à La Nouvelle-Orléans et renvoyé purger sa peine dans le Massachusetts, où il passe encore sept ans.
Libéré en 1934, il déclare aux journalistes, en substance, qu’il était parti à la recherche des ennuis et qu’il les avait trouvés. Il est expulsé vers l’Italie le 7 octobre 1934 ; Rose, restée à Boston, divorce en 1937. En Italie, Ponzi passe d’un projet à l’autre, puis obtient, grâce à ses relations dans les milieux fascistes, un poste au Brésil pour la compagnie aérienne italienne Ala Littoria, dont les activités cessent pendant la Seconde Guerre mondiale. Il rédige aussi ses mémoires, The Rise of Mr. Ponzi.
Il passe ses dernières années dans la misère, vivant de traductions occasionnelles, et meurt le 18 janvier 1949 dans le service des indigents d’un hôpital de Rio de Janeiro, à demi paralysé, en laissant 75 dollars. Jusqu’au bout, il revendique son « spectacle » : selon lui, ses victimes avaient eu droit au plus grand show donné sur leur territoire depuis le débarquement des Pères pèlerins, et cela valait bien quinze millions de dollars.
Qu’est-ce qu’une pyramide de Ponzi ?
Une pyramide de Ponzi, ou schéma de Ponzi, est un montage frauduleux qui rémunère les investisseurs avec l’argent des nouveaux entrants, et non avec des bénéfices réels. Il suppose un afflux constant de nouveaux fonds et s’effondre dès que les retraits dépassent les entrées. Charles Ponzi ne l’a pas inventé : dès 1899, un comptable de Brooklyn, William Miller, surnommé « 520 % Miller », avait récolté un million de dollars avec un procédé semblable. Le cas le plus spectaculaire reste celui de Bernard Madoff, dont la fraude, découverte en 2008, a coûté environ 18 milliards de dollars à ses investisseurs. Pour en savoir plus sur les dérives de la finance, découvrez nos articles sur l’économie numérique.
- Signal d’alerte n° 1 : un rendement très élevé, régulier et garanti, sans rapport avec le marché.
- Signal d’alerte n° 2 : une stratégie d’investissement floue ou invérifiable.
- Signal d’alerte n° 3 : des difficultés ou des retards au moment de retirer son argent.
- Signal d’alerte n° 4 : une rémunération liée au recrutement de nouveaux investisseurs.
Aller plus loin
- Charles Ponzi, The Rise of Mr. Ponzi, 1936 (mémoires).
- Mitchell Zuckoff, Ponzi’s Scheme: The True Story of a Financial Legend, Random House, 2005.
Questions fréquentes
Charles Ponzi a-t-il inventé la pyramide de Ponzi ?
Non. Le procédé existait avant lui, notamment avec William Miller en 1899, mais l’ampleur de son escroquerie a fait de son nom un mot du vocabulaire financier.
Combien Charles Ponzi a-t-il détourné ?
Ses investisseurs ont perdu environ 20 millions de dollars de 1920, soit plus de 300 millions de dollars actuels.
Combien de temps a duré son escroquerie ?
Environ huit mois, de janvier à août 1920.
Où est mort Charles Ponzi ?
À Rio de Janeiro, au Brésil, le 18 janvier 1949, dans la pauvreté.
Le système capitaliste global est une immense pyramide de Ponzi puisque lui aussi fonctionne sur le principe d’une croissance continue et ininterrompue. Ce qui est illégal à petite échelle est la norme à grande échelle.