Les premières traces de l’art aborigène d’Australie sont d’une ancienneté vertigineuse : l’usage de l’ocre y est attesté depuis environ 65 000 ans et les plus anciennes peintures rupestres datées avec certitude remontent à plus de 28 000 ans, soit avant Lascaux. Première forme d’art connue, perpétuée sur son support originel (roche, sable) jusqu’à il y a une vingtaine d’années, puis au moyen de techniques « modernes » (toile, acrylique) depuis les années 1970, l’art aborigène relève de la plus ancienne culture vivante au monde. Cet art aborigène est pourtant aujourd’hui menacé de disparition.
Qu’est-ce que l’art aborigène ?
L’art aborigène est à la fois un art sacré et rituel, utilisé lors des cérémonies d’initiation. Il représente les récits mythiques du Temps du Rêve, ce temps des êtres surnaturels qui ont surgi de la terre, voyagé, puis créé le monde et les êtres vivants.
Cet espace-temps sacré, parallèle au nôtre, existe toujours, mais seuls les initiés peuvent entrer en contact avec lui lors des cérémonies rituelles. Au moment de la genèse du monde, ces êtres mythiques ont laissé des traces dans le paysage. Les peintures, sortes de cartographies narratives et symboliques, en figurent les itinéraires et redonnent vie aux actions de création.


En liant le monde sacré et le monde profane, en diffusant l’énergie vitale des grands ancêtres, ces œuvres permettent à la vie de se perpétuer et au monde de ne pas disparaître. De fait, les grands artistes aborigènes peignent pour assurer la survie du monde. L’art aborigène est ainsi un art spirituel, fondamentalement collectif, au style naturaliste, figuratif ou géométrique.
L’art aborigène moderne et son marché
Le « mouvement artistique aborigène » proprement dit est né dans les années 1970 sous l’impulsion de Geoffrey Bardon, un instituteur australien qui encouragea les élèves de la communauté de Papunya (centre de l’Australie) à reproduire sur des murs, des panneaux ou de la toile les motifs du Temps du Rêve. Selon le critique Robert Hughes, « le dernier grand mouvement pictural du XXe siècle » était né.
Les représentations sacrées, porteuses de pouvoir et d’histoire, étant réservées aux initiés, les artistes recoururent à diverses techniques (comme le pointillisme) pour en préserver le caractère secret et n’en montrer que la partie profane.
Le succès fut tel que les ventes d’art aborigène auraient culminé jusqu’à 200 millions de dollars par an durant les années 1990-2000. Après avoir longtemps été ignoré, cet art connut une flambée commerciale qui permit aux communautés aborigènes de se reconstituer et de diffuser dans le monde une version contemporaine de leur culture millénaire. Considéré comme l’héritage d’une civilisation menacée, il fut néanmoins catégorisé par le marché comme « art ancien, ethnographique ».
Progressivement cantonné dans des motifs standardisés, le marché fait la part belle aux artistes « historiques » et laisse peu de place à une création aborigène contemporaine. Rares sont les marchands à soutenir de jeunes artistes. Les grands initiés porteurs de la tradition picturale disparaissant sans transmettre leur art, la vitalité de l’art aborigène est plus que jamais en question, d’autant que les communautés, souvent isolées, sont menacées de regroupement près des grandes villes par les gouvernements régionaux.
Un art rupestre menacé
L’art rupestre ancien est lui aussi menacé par le développement urbain, l’exploitation minière, l’érosion et le vandalisme. Faute de protection, la moitié des œuvres rupestres pourraient disparaître dans les quarante prochaines années.

Au-delà, sans mobilisation internationale, le plus ancien patrimoine de l’humanité pourrait se réduire à une base de données de pétroglyphes disparus et de peintures aux motifs répétitifs, vidées du foisonnement artistique originel. Ce serait la fin de l’art aborigène d’Australie, dernier art premier à s’être perpétué de l’Âge de pierre à nos jours.

Le soutien ponctuel de quelques institutions muséales internationales, comme le musée du quai Branly, ne peut se substituer à celui des autorités locales. Celles-ci peinent encore à reconnaître, préserver et soutenir l’identité, la culture et l’art des natifs de la « terra nullius », cette « terre qui n’appartient à personne », doctrine qui servit à justifier la colonisation britannique après la prise de possession de la côte est par James Cook en 1770.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le Temps du Rêve ?
C’est le temps mythique des êtres surnaturels qui ont créé le monde. Les peintures en figurent les itinéraires et redonnent vie à leurs actions fondatrices.
Quel âge a l’art aborigène ?
L’usage de l’ocre est attesté depuis environ 65 000 ans et les plus anciennes peintures rupestres datées avec certitude remontent à plus de 28 000 ans. L’art aborigène s’inscrit dans la plus ancienne culture vivante continue au monde.
Pourquoi le pointillisme ?
Il permettait de masquer la part sacrée des motifs, réservée aux initiés, en n’en laissant paraître que la partie profane, montrable au public.
Pourquoi l’art aborigène est-il menacé ?
Les grands initiés disparaissent sans transmettre leur art, le marché standardise la création, et l’art rupestre est exposé à l’urbanisation, aux mines, à l’érosion et au vandalisme.