Cavalières, archères, redoutables au combat et farouchement indépendantes : les Amazones fascinent depuis l’Antiquité. Les Grecs en ont fait les adversaires de leurs plus grands héros, Héraclès, Thésée ou Achille. Longtemps tenues pour une pure invention, les Amazones ont pourtant peut-être existé : l’archéologie a mis au jour, dans les steppes d’Eurasie, des centaines de tombes de femmes enterrées avec leurs armes. Étymologie, mythes, témoignages antiques et découvertes récentes : les Amazones étaient-elles un mythe ou une réalité ?
Qui étaient les Amazones ?
Dans la mythologie grecque, les Amazones forment un peuple de femmes guerrières vivant aux confins du monde connu, sur les rives de la mer Noire ou en Anatolie. Leur capitale légendaire, Thémiscyre, se dressait près du fleuve Thermodon, dans l’actuelle Turquie. Elles passaient pour les filles d’Arès, le dieu de la guerre, et de la nymphe Harmonie.
Les auteurs antiques leur prêtent des mœurs à l’opposé de celles des cités grecques :
- une société de femmes, gouvernée et défendue par elles, la filiation ne passant que par la mère ;
- des unions annuelles : selon Strabon, elles retrouvaient chaque printemps, pendant deux mois, les hommes d’un peuple voisin, les Gargaréens, pour assurer leur descendance ;
- le sort des garçons : selon Diodore de Sicile, les enfants mâles étaient mutilés pour les rendre inaptes à la guerre, ou renvoyés à leurs pères selon d’autres récits ;
- un équipement de cavalières des steppes : arc et flèches, lance, petit bouclier en forme de croissant de lune appelé pelta, et hache, puis hache double, la sagaris.
Une tradition plus tardive fait de Lysippé la fondatrice de leur nation : punie par Aphrodite pour son mépris du mariage, elle aurait quitté les rives du Tanaïs, l’actuel Don, pour s’installer près du Thermodon. Ses descendantes auraient ensuite conquis une partie de l’Asie Mineure et fondé plusieurs cités, dont Éphèse, Smyrne et Myrina.
D’où vient le mot « amazone » ?
Dès l’Antiquité, une étymologie populaire décompose le mot grec en un a privatif et mazos, « sein » : les Amazones seraient « celles qui n’ont pas de sein ». D’où la légende selon laquelle elles se coupaient ou se brûlaient le sein droit pour tirer plus facilement à l’arc. Le médecin Hippocrate rapporte ainsi que les mères sauromates cautérisaient le sein droit de leurs filles.
Cette explication ne tient pas : dans l’art grec, les Amazones sont toujours représentées avec deux seins, souvent l’un découvert, et aucune trace archéologique ne vient l’appuyer. Les linguistes cherchent plutôt une origine étrangère au mot, peut-être iranienne, une racine signifiant « les guerriers » ayant notamment été proposée. La question reste ouverte.
Les Amazones dans la mythologie grecque
Les Amazones apparaissent dès l’Iliade, où Homère les qualifie d’« égales des hommes ». Priam, le roi de Troie, raconte les avoir combattues dans sa jeunesse en Phrygie, et le héros Bellérophon les aurait repoussées en Lycie.
Pour les Grecs, elles incarnent le monde à l’envers : des femmes qui chevauchent, combattent et vivent sans hommes, aux antipodes de la cité où l’épouse reste au foyer. Les vaincre, c’est rétablir l’ordre. Le thème est omniprésent dans l’art : il orne d’innombrables vases attiques, les métopes du Parthénon, le bouclier de la statue d’Athéna Parthénos ou la frise du mausolée d’Halicarnasse. Selon Pline l’Ancien, les plus grands sculpteurs, dont Phidias et Polyclète, rivalisèrent même pour sculpter une Amazone destinée au temple d’Artémis à Éphèse, l’une des Sept Merveilles du monde, dont la fondation était attribuée aux Amazones.
Héraclès, Thésée, Achille : les héros face aux Amazones
- Héraclès : pour son neuvième travail, il doit rapporter la ceinture d’Hippolyte, reine des Amazones, cadeau d’Arès. L’expédition tourne au combat, et la reine est tuée ;
- Thésée : il enlève l’Amazone Antiope, parfois confondue avec Hippolyte. Pour la venger, les Amazones assiègent Athènes, une bataille que les Athéniens se plaisaient à représenter sur leurs monuments ;
- Achille : pendant la guerre de Troie, la reine Penthésilée vient secourir les Troyens. Achille la tue en combat singulier et, découvrant son visage, tombe amoureux d’elle au moment même où elle meurt ;
- Bellérophon et Priam : tous deux affrontent les Amazones en Asie Mineure, selon l’Iliade.
Alexandre le Grand et la reine Thalestris
Les historiens d’Alexandre rapportent une rencontre restée célèbre. Selon Diodore de Sicile, Quinte-Curce et d’autres auteurs de la tradition dite de la « Vulgate », Thalestris, reine des Amazones, serait venue trouver le conquérant avec trois cents cavalières pour avoir un enfant de lui : le plus brave des hommes et la plus vaillante des femmes ne pouvaient, pensait-elle, qu’engendrer un être supérieur à tous les autres. Elle serait restée treize jours auprès de lui.
Plutarque et Arrien jugent l’épisode imaginaire. Arrien rapporte toutefois des faits troublants : un roi scythe aurait proposé sa fille en mariage à Alexandre, et Atropatès, satrape de Médie, lui aurait présenté cent cavalières armées que certains prirent pour des Amazones.
Ce que disent Hérodote et Platon
Au Ve siècle avant J.-C., Hérodote propose une version presque historique. Après une victoire grecque sur le Thermodon, des Amazones captives se seraient emparées des navires de leurs geôliers et auraient dérivé jusqu’aux rivages scythes de la mer d’Azov. Unies à de jeunes Scythes, elles auraient fondé le peuple des Sauromates, établi au-delà du Tanaïs.
Chez ces Sauromates, raconte Hérodote, les femmes chassent à cheval, partent en guerre avec les hommes et portent les mêmes vêtements qu’eux, et aucune jeune fille ne se marie avant d’avoir tué un ennemi. Un siècle plus tard, Platon cite à son tour, dans Les Lois, l’exemple des femmes sauromates, qui manient l’arc et montent à cheval aussi bien que les hommes, pour défendre l’idée d’une éducation militaire des femmes.
Les Amazones confirmées par l’archéologie ?
Pendant des siècles, les archéologues ont attribué d’office aux hommes les tombes contenant des armes. Les analyses des squelettes ont changé la donne :
- à Pokrovka, près de la frontière entre la Russie et le Kazakhstan, une équipe américano-russe a fouillé au début des années 1990 des kourganes sarmates : plusieurs femmes y reposaient avec épées, poignards et pointes de flèches, certaines aux jambes arquées par une vie à cheval ;
- dans l’ensemble du monde scythe, environ un tiers des femmes retrouvées dans les sépultures ont été enterrées avec des armes, et beaucoup portent des blessures de combat, selon l’historienne américaine Adrienne Mayor ;
- à Devitsa, dans la région de Voronej, les archéologues de l’Académie des sciences de Russie ont découvert en 2019 une tombe du IVe siècle avant J.-C. réunissant quatre femmes de trois générations, de 12 ou 13 ans à près de 50 ans, enterrées avec des armes, l’aînée portant une coiffe d’or ;
- en Touva, en Sibérie, l’analyse ADN publiée en 2020 d’un guerrier scythe enterré avec arc, flèches et haches a révélé qu’il s’agissait d’une jeune fille d’environ 13 ans.
Ces découvertes donnent raison à Hérodote : les Amazones des Grecs s’inspiraient très probablement des cavalières des peuples nomades des steppes, Scythes et Sarmates, que les marchands et colons grecs de la mer Noire côtoyaient. Le mythe a déformé et grossi la réalité, mais il ne l’a pas inventée.
Des Amazones à l’Amazone : postérité d’un mythe
- le fleuve Amazone : en 1542, l’explorateur espagnol Francisco de Orellana, qui descend le fleuve, affirme avoir combattu des femmes guerrières sur ses rives. Le souvenir des Amazones grecques donne son nom au plus grand fleuve du monde ;
- les Amazones du Dahomey : les Européens donnent ce nom aux régiments de femmes soldats du royaume du Dahomey, dans l’actuel Bénin, aux XVIIIe et XIXe siècles ;
- l’équitation : « monter en amazone », c’est monter à cheval les deux jambes du même côté, et l’amazone désigne aussi la longue jupe de cavalière ;
- la culture populaire : depuis 1941, l’héroïne de bande dessinée Wonder Woman est une princesse amazone, née sur l’île de Themyscira, clin d’œil à la Thémiscyre antique.
Questions fréquentes
Les Amazones ont-elles existé ?
Pas sous la forme d’un royaume de femmes vivant sans hommes. Mais les tombes de cavalières armées des steppes, scythes et sarmates, montrent que des femmes guerrières ont bien existé et ont très probablement inspiré le mythe.
Les Amazones se coupaient-elles un sein ?
Non. Cette légende vient d’une fausse étymologie (« sans sein »). Les œuvres d’art antiques représentent toujours les Amazones avec leurs deux seins.
Qui était la reine des Amazones ?
Plusieurs reines figurent dans les récits : Hippolyte, affrontée par Héraclès, Antiope, enlevée par Thésée, Penthésilée, tuée par Achille à Troie, et Thalestris, qui aurait rencontré Alexandre le Grand.
Pourquoi le fleuve Amazone porte-t-il ce nom ?
Parce qu’en 1542, l’expédition de Francisco de Orellana affirma y avoir combattu des femmes guerrières, que les Espagnols assimilèrent aux Amazones de la mythologie grecque.