Pays de Cocagne : origines, expressions, représentations

Dans l’imaginaire collectif, le pays de Cocagne est un paradis terrestre, une contrée merveilleuse où la nature comble ses habitants sans qu’ils aient à lever le petit doigt. On y festoie sans fin, on s’y adonne au jeu et à l’oisiveté, le travail y est inconnu et tous y sont égaux. Né au Moyen Âge, le pays de Cocagne a traversé les siècles, de la poésie médiévale à Bruegel, des champs de pastel du Lauragais au mât des fêtes de village. Voici l’histoire du pays de Cocagne, de son nom mystérieux et de ses représentations.

Qu’est-ce que le pays de Cocagne ?

C’est un pays imaginaire où l’on obtient tout en abondance, sans le moindre effort. Les rivières y charrient du vin, les maisons sont faites de friandises, les volailles tombent toutes rôties du ciel. Ce rêve, né à une époque où les disettes restaient fréquentes, traduit une aspiration à la prospérité pour tous, à la paix et à l’égalité.

Le mot a donné plusieurs tournures encore vivantes : on parle d’une vie de cocagne pour une existence de plaisirs et de fêtes, et de mât de cocagne pour le célèbre jeu des fêtes populaires.

L’origine du pays de Cocagne

L’historien Massimo Montanari situe la naissance du mythe entre le XIIe et le XIVe siècle. L’une des plus anciennes mentions figure dans les Carmina Burana, recueil de chants de clercs vagabonds, où un personnage se présente comme l’« abbé de Cocagne ». Le mythe prolonge le vieux rêve de l’âge d’or, ce temps béni chanté par le poète grec Hésiode puis par le Latin Ovide, où la terre nourrissait les hommes sans labour.

Le premier récit complet est français : le Fabliau de Cocagne, écrit vers 1250 dans le nord de la France, décrit un pays de fêtes continuelles, de luxe et d’oisiveté, où plus on dort, plus on gagne. Le thème se répand ensuite dans toute l’Europe :

  • En Angleterre et en Irlande, le poème satirique The Land of Cokaygne, au XIVe siècle, y installe des moines corrompus menant une vie de débauche.
  • En Italie, Boccace décrit dans le Décaméron un pays de Bengodi où l’on fait rouler des montagnes de fromage râpé.
  • Dans les Pays-Bas, on parle de Cockaengen puis de Luilekkerland, un nom qui associe la paresse (lui) et les friandises (lekker).
  • En Allemagne, il devient le Schlaraffenland.

D’où vient le mot Cocagne ?

Le mot apparaît en français au milieu du XIIIe siècle, avec la mention d’un « seigneur de Cocagne » dans le roman Joufroi de Poitiers. Son origine reste discutée, mais une chose est sûre : c’est le français qui a donné l’italien cuccagna (XIVe siècle), l’anglais cockaigne (début du XIVe siècle) et l’espagnol cucaña (XVIIe siècle), et non l’inverse. Plusieurs hypothèses ont circulé :

  • Une origine italienne : un lieu-dit Cuccagna, le poète Teofilo Folengo, dit Merlin Coccaie, ou une fête napolitaine où l’on distribuait vivres et vin au peuple. La chronologie les écarte : Folengo est né en 1491, plus de deux siècles après le fabliau.
  • Une racine gourmande : un mot germanique désignant le gâteau, que l’on retrouve dans l’allemand Kuchen ou le néerlandais koek. Le pays de Cocagne serait alors littéralement le pays des friandises. Le Trésor de la langue française juge toutefois cette piste peu convaincante.
  • Le provençal coca, qui désignait une coque ou un gâteau.
  • Le pastel du Languedoc, dont les boules étaient appelées cocagnes. Mais ce sens n’est attesté qu’en 1463, bien après le pays imaginaire.

Le pays de Cocagne du pastel

Dans le Lauragais et l’Albigeois, du XVe au XVIIe siècle, on cultivait le pastel des teinturiers, une plante dont on tirait une précieuse teinture bleue. Ses feuilles broyées étaient façonnées à la main en boules, les coques ou cocagnes, séchées puis vendues aux teinturiers. Ce commerce fit la fortune du triangle Toulouse, Albi, Carcassonne, et valut à la région le surnom de pays de Cocagne.

Le nom est resté : depuis 2015, un pôle territorial du Tarn regroupant 75 communes entre Toulouse et Mazamet porte officiellement le nom de Pays de Cocagne.

Le mât de cocagne

Le mât de cocagne est un jeu de fête populaire : il s’agit de grimper en haut d’un poteau pour décrocher les lots suspendus à son sommet, souvent à une roue de charrette (jambons, saucisses, bouteilles, friandises, jouets). Pour corser l’épreuve, le mât est enduit de graisse ou de savon.

Le jeu était répandu dans toute l’Europe, en particulier dans le sud de la France et en Espagne (cucaña), puis en Amérique latine, où il porte des noms imagés : palo ensebado au Chili, « bâton suiffé », ou pau de sebo au Brésil.

Il a inspiré artistes et écrivains. En 1815, le caricaturiste anglais George Cruikshank montre Louis XVIII hissé à grand-peine au sommet d’un mât de cocagne. Georges Brassens appelle son arbre « mon mât de cocagne » dans Auprès de mon arbre (1956), et l’écrivain haïtien René Depestre en fait le titre d’un roman, Le Mât de cocagne, en 1979.

Le pays de Cocagne en peinture et en littérature

En 1567, Pieter Bruegel l’Ancien peint son Pays de Cocagne, aujourd’hui conservé à l’Alte Pinakothek de Munich. L’année même où le duc d’Albe arrive à Bruxelles pour mater, au nom de Philippe II d’Espagne, les troubles des Pays-Bas, le peintre représente un monde sans guerre ni labeur.

Sous un arbre portant une table garnie, trois hommes repus sommeillent : un clerc, un chevalier et un paysan, qui figurent les trois ordres de la société, égaux dans l’abondance. Autour d’eux, tout s’offre de soi-même :

  • un cochon rôti court, un couteau planté dans le flanc ;
  • un œuf à la coque trotte sur ses petites jambes ;
  • une oie toute cuite se pose sur un plat ;
  • un toit est couvert de tartes, une haie est tressée de saucisses.

Le soldat, l’agriculteur et l’étudiant ont abandonné lance, fléau et livres : la trêve est perpétuelle, parce que l’abondance l’est aussi.

La littérature n’est pas en reste :

  • Fénelon imagine, dans sa fable Voyage dans l’île des plaisirs, écrite pour l’éducation du duc de Bourgogne, une île de délices dont les voyageurs finissent par se lasser.
  • Marc-Antoine Legrand fait jouer en 1718 Le Roi de Cocagne, une comédie où un paysan découvre un royaume aux palais de confiture.
  • Les frères Grimm publient en 1819 Le Conte du pays de Cocagne (Das Märchen vom Schlauraffenland), description d’un monde à l’envers.
  • Carlo Collodi envoie Pinocchio, en 1881, au « pays des jouets », un pays de Cocagne pour enfants paresseux qui tourne au cauchemar.

À partir du XVIIe siècle, moralistes et pédagogues retournent le mythe pour en faire une leçon contre la gourmandise et la paresse. Il n’en reste pas moins le rêve d’un jardin d’Éden terrestre, d’abondance, d’oisiveté et d’égalité.

Citation sur la langue française :

« Oui, j’ai une patrie : la langue française. »

Albert Camus

Questions fréquentes

Le pays de Cocagne existe-t-il ?

Non, c’est un pays imaginaire. Mais le nom désigne aussi, bien réellement, une partie du Tarn, enrichie autrefois par la culture du pastel.

Que signifie mener une vie de cocagne ?

C’est mener une existence facile, faite de plaisirs, de fêtes et de bonne chère, sans souci ni effort.

Pourquoi parle-t-on de mât de cocagne ?

Parce que les lots accrochés en haut du mât, jambons, bouteilles ou friandises, évoquent l’abondance du pays imaginaire, à condition de réussir l’escalade.

Qui a peint le Pays de Cocagne ?

Pieter Bruegel l’Ancien, en 1567. Le tableau est conservé à l’Alte Pinakothek de Munich.

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