Les nuances de bleu forment la famille chromatique la plus étendue de la langue française, alors même que l’œil humain distingue moins de teintes dans le bleu que dans le rouge ou le vert. Cette abondance tient à l’histoire : chaque pigment nouveau, chaque teinture, chaque uniforme a laissé son nom. Les nuances de bleu répertoriées ci-dessous en recensent cinquante, du bleu de Prusse né d’un accident de laboratoire au bleu Majorelle déposé par un peintre. Comprendre les nuances de bleu, c’est lire en creux une histoire de la chimie, du commerce et du vêtement.
Couleur primaire, le bleu est celle du ciel et de la mer. Il évoque l’infini, l’horizon, la paix. Réputé froid, il se révèle en décoration élégant et frais : il absorbe la lumière plus qu’il ne la réfléchit, ce qui creuse la perspective et agrandit visuellement une pièce. Il s’associe à presque toutes les couleurs.
Pourquoi le bleu compte autant de nuances de bleu
Le bleu est rare dans la nature. Peu de fleurs, peu de minéraux, presque aucun aliment. Avant les pigments de synthèse, obtenir du bleu coûtait cher, ce qui en a fait une couleur de richesse et de pouvoir. Le broyage du lapis-lazuli venu d’Afghanistan donnait l’outremer, plus onéreux que l’or à poids égal. Cette rareté explique la profusion de dénominations : chaque source, chaque procédé, chaque atelier a voulu nommer son bleu.
La révolution vient du XVIIIe siècle. En 1704, à Berlin, Heinrich Diesbach obtient par accident le premier pigment synthétique moderne, le bleu de Prusse. Un siècle plus tard, Louis-Jacques Thénard met au point le bleu de cobalt, puis Jean-Baptiste Guimet parvient en 1828 à synthétiser l’outremer. Le bleu cesse d’être un luxe et devient la couleur des uniformes, des ouvriers et, finalement, du jean.
Les cinquante nuances de bleu, de l’acier au turquoise
Chaque entrée associe l’échantillon, le nom, le code hexadécimal quand il est établi, et l’origine de la dénomination. L’ordre est alphabétique pour servir de dictionnaire consultable. Ces codes sont indicatifs : un nom de couleur désigne une plage de teintes et non une valeur unique, et la même dénomination varie d’un nuancier à l’autre.
Acier #3A8EBA: Synonyme de bleu de Prusse, il s’obtient en faisant chauffer l’acier.
Aigue-marine #79F8F8: Inspiré par l’aigue-marine, incolore et dont la couleur change selon la lumière
Azur #1E7FCB: Bleu vif et lumineux du ciel méditerranéen par temps clair. Le mot vient du persan lazhward, qui a aussi donné lapis-lazuli.
Azuré : Variante pâlie de l’azur, employée surtout en poésie et en héraldique pour désigner un bleu adouci de blanc.
Barbeau #5472AE: Se rapporte à la fleur du bleuet des champs ou barbeau- Très à la mode pour les costumes masculins au milieu du début du XIXè siècle.
Bleu #0000FF: La teinte de référence, celle qui sert de point de comparaison à toutes les autres nuances de la famille.
Bleu-vert : Nuance intermédiaire entre le bleu et le vert, dans la zone du spectre où l’œil humain distingue le moins de teintes.
Bleu-violet : Nuance située de l’autre côté du spectre, à la frontière du violet, proche de l’outremer et de l’indigo.
Bleuet #5472AE: Proche du bleu barbeau.
Céruléum #26C4EC: Parfois appelé bleu céruléen ou bleu céleste, il est fabriqué à partir de cobalt.
Canard #048B9A: Couleur de certains canards « colvert ».
Capri : Inspiré des eaux de la grotte bleue de l’île de Capri, un bleu clair et saturé popularisé par la mode balnéaire.
Céladon #83A697: Bleu-vert très pâle emprunté aux céramiques chinoises, dont le nom vient d’un personnage de L’Astrée d’Honoré d’Urfé.
Céleste #26C4EC: Bleu clair et doux évoquant le ciel diurne, longtemps utilisé en peinture religieuse pour les drapés mariaux.
Charrette #8EA2C6: Utilisé pour peindre certains charrettes ou pour les contrevents en bois (Ile de ré).
Ciel #77B5FE: Bleu issu de la diffusion de la lumière
Cobalt #22427C: A base de cobalt. Utilisé pour l’émailler porcelaine (Chine) et verre (Perse, Grèce)
Cyan #00FFFF: complémentaire du rouge en synthèse soustractive
Denim : Dérivé de la teinture d’indigo
Dragée #DFF2FF: Bleu très clair et laiteux, associé aux confiseries de baptême et aux layettes depuis le XIXe siècle.
Égyptien : Utilisé par les anciens Égyptiens à partir de la IVedynastie, aussi connu sous le nom de fritte de bleu égyptien et désigné à l’époque de «lapis-lazuli», en référence à la couleur bleue de la pierre.
Électrique #2C75FF: L’expression «lumière bleue électrique» désigne, dans la première moitié du XIXesiècle, la couleur de l’éclairage à l’arc qui dans la lumière de l’éclairage au gaz semble bleue. Fait aussi référence aux décharges spectaculaires des machines électrostatiques.
France (de) #318CE7: Variante française du bleu de Prusse.
Fumée #BBD2E1: Rappelant la couleur de la fumée provenant de la combustion du bois de chauffage.
Givré #80D0D0: Bleu blanchi et froid rappelant la pellicule de glace déposée sur une vitre au petit matin.
Gris de lin : Inspiré de la couleur de la fleur du lin.
Horizon : Utilisé pour les uniformes bleu-gris des troupes métropolitaines françaises de 1915 à 1921.
Indigo : Issu de la teinture d’indigo
Lavande #9683EC: Inspiré par la plante (lavande aspic).
Majorelle #6050DC: Inspiré par la couleur des murs du jardin du peintre français Jacques Majorelle. Dit aussi bleu Guimet.
Marine #03224C: Fait référence à la couleur portée par les marins de la Royal Navy adopté par d’autres corps de marine ailleurs dans le monde.
Maya : Fabriqué par les civilisations précolombiennes (Mayas et Aztèques) à partir de fleurs bleues.
Minéral #24445C: Mélange de bleu de Prusse avec de l’alumine, du carbonate, de la magnésie et du carbonate de zinc.
Minuit (de) #003366: Renvoie au noir. Effet Purkinje : les couleurs paraissent plus bleues quand la lumière baisse, et que l’on passe de la vision diurne, à la vision crépusculaire.
Nuit #0F056B: A l’Opéra, pour les scènes de nuit, la toile de fond était peinte en bleu percé de trous éclairés par des luminaires figurant les étoiles, dont la clarté rendait, par contraste, l’obscurité de la nuit.
Outremer #1B019B: Obtenu par broyage de la pierre fine de lapis-lazuli et parmi les plus chers des pigments, sa synthèse au XIXesiècle en a fait un des moins coûteux.
Paon #067790: En référence à certaines parties du plumage du paon bleu.
Pastel #56739A: Fabriqué à partir d’une plante médicinale qui fut largement cultivée au cours du Moyen Âge et de la Renaissance, en Europe, pour la production de cette teinture bleue, extraite des feuilles, avant d’être détrônée par l’indigotier et les colorants de synthèse.
Persan #6600FF: Utilisé en perse en céramique ou en teinturerie
Pervenche : Fait référence à la fleur pervenche
Pétrole #1D4851: Ne se réfère pas à la couleur d’un objet, mais évoque vaguement un phénomène moderne.
Prusse (de) #24445C: D’abord un pigment, l’association de ce pays au bleu se manifeste aussi dans le domaine militaire (uniforme des régiments d’infanterie de ligne sous Frédéric-Guillaume Ier).
Roi #318CE7: couleur principale de l’uniforme du régiment des Gardes françaises créé en 1563 pour assurer la garde du roi devenu celui de la Garde nationale à la Révolution.Extrait de la guède (pastel des teinturiers) ou du bois de campêche.
Sabre : Nuance de bleu saphir
Saphir #0131B4: Fait référence à la pierre précieuse saphir qui a une couleur variable et n’a jamais servi à la fabrication de pigments .
Sarcelle #008E8E: Bleu canard autour des yeux de canard sarcelle d’hiver mâle
Smalt : Utilisé lors de la Renaissance italienne, et particulièrement prisé aux XVIe et XVIIesiècles par les peintres flamands et nordiques.
Tiffany : Déposée par l’entreprise américaine de produits de luxe Tiffany & Co, qui l’utilise depuis sa fondation en 1845
Turquin #425B8A: D’origine italienne (turchino aujourd’hui dit turchese, turquoise) est attesté en français dès 1441.
Turquoise #25FDE9: Par analogie avec la turquoise, une pierre ornementale
Comment s’orienter dans cette famille chromatique
Quatre familles suffisent à s’y retrouver. Les bleus de pigment portent le nom de leur matière ou de leur inventeur : Prusse, cobalt, céruléum, outremer, smalt, égyptien, maya. Les bleus de minéral empruntent à la pierre : saphir, turquoise, aigue-marine, turquin. Les bleus de nature décrivent ce qu’ils imitent : ciel, azur, nuit, canard, paon, sarcelle, bleuet, barbeau, lavande, pervenche. Les bleus d’usage enfin gardent la trace d’un métier ou d’un uniforme : marine, roi, horizon, charrette, denim, France.
Cette grille explique aussi les faux amis. Le bleu de France et le bleu d’acier désignent tous deux des variantes du bleu de Prusse. Le bleu bleuet et le bleu barbeau renvoient à la même fleur des champs. Le bleu Majorelle et le bleu Guimet sont un seul et même ton, celui des murs du jardin de Marrakech.
Les nuances de bleu dans la langue et le symbole
Le bleu a mis longtemps à s’imposer. Ignoré des Grecs, méprisé des Romains qui l’associaient aux barbares, il devient au XIIe siècle la couleur mariale, puis celle des rois de France. Il finit couleur préférée des Européens dans toutes les enquêtes d’opinion depuis les années 1950. Sa charge symbolique reste positive presque partout : confiance, calme, loyauté, distance.
La langue en garde la trace. Avoir une peur bleue, être fleur bleue, un cordon-bleu, passer au bleu, en rester bleu, le sang bleu, un col bleu, la carte bleue. Aucune autre couleur n’a produit autant d’expressions imagées dans le français courant.
Questions fréquentes
Combien existe-t-il de nuances de bleu ? Il n’existe aucune liste officielle. Un écran affiche théoriquement plus de 16 millions de couleurs, dont plusieurs centaines de milliers relèvent du bleu, mais les teintes qui portent un nom en français sont bien moins nombreuses. Les dictionnaires spécialisés en recensent entre soixante et cent vingt selon qu’ils intègrent ou non les bleus-verts et les bleus-violets. La cinquantaine réunie ici correspond aux dénominations réellement attestées dans la peinture, la teinture et la mode.
Quelle est la différence entre le bleu roi et le bleu marine ? Le bleu roi est un bleu franc et lumineux, tirant légèrement vers le cyan, qui doit son nom à l’uniforme du régiment des Gardes françaises. Le bleu marine est nettement plus sombre et plus neutre, presque noir en faible lumière, hérité des vareuses de la Royal Navy. Le premier attire l’œil et sert de couleur d’accent, le second se comporte comme un neutre et remplace le noir dans le vestiaire classique.
Pourquoi le bleu de Prusse porte-t-il ce nom ? Le pigment est découvert par hasard à Berlin en 1704, quand Heinrich Diesbach fait réagir de la potasse contaminée sur du sulfate de fer en cherchant à fabriquer un rouge. Le bleu obtenu est stable, intense et bien moins cher que l’outremer. Adopté par l’armée prussienne pour ses uniformes, il en tire son nom, et on le retrouve aussi sous les appellations bleu de Berlin et bleu de France.
Quel bleu choisir pour peindre une pièce ? Un bleu clair et légèrement grisé, du type givré, dragée ou céleste, agrandit une petite pièce et fonctionne au nord, où la lumière est froide. Un bleu profond comme le nuit, l’outremer ou le pétrole convient aux grands volumes et aux pièces très éclairées, où il apporte de la matière sans assombrir. Il faut se méfier des bleus saturés comme le roi ou l’électrique en surface totale : ils fatiguent l’œil et se réservent à un pan de mur ou à des menuiseries.