Pando : l’arbre-forêt de l’Utah, le plus grand organisme vivant de la planète

Pando est le nom donné à une colonie de peupliers faux-trembles de l’Utah qui, sous ses 47 000 troncs, ne forme qu’un seul et même organisme. Avec près de 6 000 tonnes, Pando est l’être vivant le plus lourd connu sur Terre, et sans doute l’un des plus anciens. Voici ce que l’on sait de Pando, ce que l’on croit savoir de son âge, et pourquoi il est aujourd’hui en train de mourir.

Pando, une forêt qui n’est qu’un seul arbre

Pando, colonie clonale de peupliers faux-trembles dans l’Utah

Le nom vient du latin pando, qui signifie « je m’étends ». Il a été donné dans les années 1970 à ce qui ressemble à une forêt ordinaire du centre de l’Utah, dans la forêt nationale de Fishlake, et qui n’est en réalité qu’un seul individu aux dizaines de milliers de troncs.

Le mécanisme est celui du drageonnement. Chez beaucoup de plantes, les racines peuvent rester vivantes alors même que les parties aériennes sont mortes, et émettre de nouvelles pousses. Ces pousses ressemblent à de jeunes arbres, mais ce sont de nouvelles parties du même individu, caché sous terre. Un réseau racinaire peut ainsi survivre très longtemps et couvrir une surface considérable.

La botanique a deux mots pour dire cette différence, et ils sont utiles. Le génet désigne l’individu génétique complet, c’est-à-dire ici Pando tout entier, racines comprises. Les ramets désignent les troncs, qui naissent, vivent un siècle et demi tout au plus, puis meurent sans que l’individu meure. Les 47 000 troncs de Pando sont donc 47 000 ramets d’un seul génet.

Le peuplier faux-tremble est le champion de ce mode de reproduction. Les colonies clonales sont nombreuses dans cette région de l’Utah, mais toutes bien plus petites. Pando serait issu d’une graine unique et d’une racine mère qui n’a cessé, depuis, d’envoyer des pousses vers la surface.

Pando en chiffres

Nomdu latin pando, « je m’étends »
Espècepeuplier faux-tremble (Populus tremuloides)
Lieuforêt nationale de Fishlake, centre de l’Utah, États-Unis
Superficie43 hectares, soit 106 acres
Poids estiméenviron 6 000 tonnes, ce qui en fait l’organisme vivant le plus lourd connu
Nombre de troncsenviron 47 000, avant la mortalité récente
Durée de vie d’un troncde 100 à 150 ans
Âge de la colonieestimé entre 16 000 et 80 000 ans, sans certitude

Quel âge a vraiment Pando ?

C’est la question la plus souvent mal traitée, y compris par la presse. On lit partout que Pando aurait 80 000 ans. Ce chiffre existe, mais il n’est pas l’âge de Pando : il en est la borne haute.

En novembre 2024, une équipe de l’université d’État de l’Utah conduite par Rozenn Pineau a publié la première estimation fondée sur le génome. La méthode consiste à compter les mutations accumulées dans l’ADN des différents troncs et à en déduire le temps écoulé. Elle aboutit à une fourchette très large, de 16 000 à 80 000 ans, et l’étude n’a pas encore été validée par des pairs.

Cette imprécision n’est pas un défaut de l’étude, elle tient au sujet. Les mutations sont rares et leur rythme d’accumulation reste mal connu. Surtout, aucun cerne de croissance ne permet de dater le génet : les cernes ne datent que les troncs, qui sont des générations successives. Paul Rogers, le chercheur qui étudie Pando depuis le plus longtemps, penche pour la partie basse de la fourchette, autour de 16 000 ans, parce que la région était encore sous l’avancée glaciaire il y a 20 000 ans.

Même au plancher de l’estimation, le vertige reste entier : Pando aurait commencé à s’étendre plusieurs millénaires avant l’invention de l’agriculture. Il n’est pas nécessaire d’exagérer pour que le chiffre impressionne.

Un déclin documenté depuis 1939

Troncs de Pando dans la forêt nationale de Fishlake, Utah

En comparant des photographies aériennes prises sur 72 ans, entre 1939 et 2011, les chercheurs de l’université d’État de l’Utah ont mis en évidence un recul net de la colonie. En octobre 2018, Paul Rogers et Darren McAvoy en ont publié la première évaluation complète dans la revue PLOS ONE.

Leur conclusion est sans ambiguïté : la première cause du déclin est le broutage par le cerf mulet, qui a pratiquement supprimé le renouvellement des jeunes pousses depuis plusieurs décennies. Les troncs vieillissent et meurent, mais rien ne repousse derrière eux. Une forêt dont il ne reste que les vieux arbres est une forêt qui a déjà perdu.

La surpopulation de cervidés s’explique par l’élimination des grands prédateurs, loups, ours et pumas, et par une gestion de la chasse favorable au gibier. S’y ajoutent le pâturage du bétail, des coupes anciennes jamais reconstituées, et l’avancée des aménagements humains autour du lac.

Les troncs adultes de la partie ouest souffrent par ailleurs de la sécheresse et sont attaqués par des coléoptères xylophages et des maladies. Au sommet des collines, une large part de la canopée dépérit, et le phénomène descend progressivement vers les vallées. La situation est comparable dans d’autres États de l’Ouest américain, où les peuplements de peupliers faux-trembles régressent pour les mêmes raisons.

Ce qui se fait pour le sauver

Peupliers faux-trembles de Pando en automne, Utah

La première réponse a été la clôture. Sur une petite portion de la colonie, moins d’un dixième, elle a fonctionné : les jeunes pousses ont repris et le secteur se régénère. L’extension de ce dispositif à une zone plus large donne en revanche des résultats décevants, les cerfs mulets trouvant les points faibles de la barrière ou franchissant ses deux mètres et demi. Le projet reste par ailleurs contesté par les éleveurs, qui disposent de droits de pâturage.

Créée en 2009 à l’université d’État de l’Utah, la Western Aspen Alliance travaille à une gestion durable des peupliers faux-trembles dans tout l’Ouest américain, en cherchant à concilier les enjeux écologiques, sociaux et économiques. Paul Rogers résume le problème d’une phrase : on ne peut pas gérer séparément la faune et la forêt.

L’histoire compte aussi une victoire, et elle est venue des enfants. Fin 2013, des élèves d’une école primaire de l’Utah, appuyés par des comités de protection, ont demandé à leurs élus de remplacer l’épicéa bleu du Colorado par le peuplier faux-tremble comme arbre emblème de l’État. Le texte a été voté puis signé par le gouverneur le 26 mars 2014. Depuis, le peuplier faux-tremble est l’arbre officiel de l’Utah, ce qui lui donne une visibilité et un poids symbolique dont la protection de Pando a besoin.

Au-delà de sa valeur écologique, Pando est devenu un symbole de l’interdépendance entre les sociétés humaines et le vivant, et un signal d’alerte. Inverser son déclin est un enjeu de conservation qui dépasse largement ses 43 hectares. Sur la manière dont les arbres coopèrent et communiquent, voyez aussi nos articles sur la timidité des arbres, sur le langage des arbres et sur la danse des abeilles.

Questions fréquentes

Pando est-il vraiment un seul arbre ?

Génétiquement, oui. Tous ses troncs portent le même patrimoine génétique et partagent un réseau racinaire unique : ce sont les organes d’un même individu, au même titre que les branches d’un arbre ordinaire. Visuellement, en revanche, on a bien devant soi une forêt, et c’est ce paradoxe qui fait toute sa célébrité.

Pando est-il le plus grand organisme vivant du monde ?

Le plus lourd, oui, avec environ 6 000 tonnes. Le plus étendu, non : un champignon du genre Armillaria, dans la forêt nationale de Malheur en Oregon, couvre près de neuf kilomètres carrés, soit une vingtaine de fois la surface de Pando. Mais son mycélium, filamenteux, pèse infiniment moins lourd.

Peut-on visiter Pando ?

Oui. La colonie se trouve dans la forêt nationale de Fishlake, en Utah, au bord du lac Fish Lake, et une route la traverse. Rien ne la signale de façon spectaculaire : on se croit dans un bois de trembles ordinaire, ce qui est précisément l’expérience. L’automne, quand tous les troncs jaunissent exactement en même temps, rend son unité visible.

Pourquoi Pando meurt-il ?

Parce qu’il ne se renouvelle plus. Les troncs vivent au maximum un siècle et demi et doivent être remplacés en continu par de jeunes pousses. Or celles-ci sont broutées par les cerfs mulets dès leur sortie de terre. La colonie ne meurt pas d’un coup, elle vieillit sans descendance, ce qui est plus lent et plus difficile à voir.

Citation sur les arbres :

« Un arbre s’appuie sur les arbres, un homme sur les hommes. »

Proverbe serbe

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