Langage des arbres : un réseau de communication et de défense

Le langage des arbres est devenu une idée familière : ils s’avertiraient d’une attaque d’insectes, se transmettraient des nourritures par leurs racines, veilleraient sur leurs jeunes. Popularisé par le forestier allemand Peter Wohlleben, le langage des arbres mêle des faits solidement établis et des interprétations que la recherche discute encore. Voici ce que recouvre vraiment le langage des arbres, et où passe aujourd’hui la ligne entre les deux.

Le langage des arbres selon Peter Wohlleben

L’idée s’est imposée avec un livre. La Vie secrète des arbres, paru en Allemagne en 2015 sous le titre Das geheime Leben der Bäume et traduit en français en 2017 chez Les Arènes, s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires, dont 250 000 en France. Peu de livres de sciences naturelles ont eu cette audience.

Son auteur, Peter Wohlleben, est forestier de métier et non chercheur, ce qui explique à la fois la force et les limites du texte. Il écrit d’après vingt ans d’observation en forêt, dans une langue accessible, et il assume une approche empathique : ses arbres se parlent, s’entraident, élèvent leurs enfants. Sa thèse tient en une phrase : les arbres communiquent entre eux par des odeurs, par des signaux électriques et par le réseau de leurs racines, ce qui leur permet de se défendre collectivement et de s’adapter au climat.

Le succès du livre a eu un effet secondaire : ses affirmations circulent aujourd’hui sans son nom, comme des évidences. Il vaut donc la peine de reprendre les principales et de regarder ce qui les soutient.

L’acacia et le koudou, l’histoire qu’on raconte mal

C’est l’anecdote fondatrice, citée partout. Des acacias de la savane africaine, broutés par de grands herbivores, augmenteraient en quelques minutes la teneur en tanins de leurs feuilles, puis émettraient un gaz avertisseur, l’éthylène, pour alerter leurs voisins. Les herbivores seraient contraints de remonter le vent ou de s’éloigner d’une centaine de mètres pour trouver des arbres non prévenus.

L’histoire est vraie pour moitié, et il faut le dire. Le chercheur est le zoologiste sud-africain Wouter van Hoven, qui a travaillé entre 1981 et 1986, et non dans les années 1970, sur la mortalité anormale de grands koudous dans des ranchs du Transvaal. Les animaux de l’étude étaient des koudous et non des girafes ; celles-ci n’apparaissent que dans des travaux ultérieurs.

Ce qui est établi : van Hoven a bien démontré une hausse rapide de la concentration en tanins chez une espèce d’acacia en réponse au broutage, et le fait que ces tanins inhibent la digestion, au point d’avoir tué des koudous enfermés dans des enclos trop petits. Ce qui ne l’est pas : la communication entre arbres par l’éthylène n’a jamais fait l’objet d’une publication dans une revue à comité de lecture. Van Hoven lui-même semble avoir désigné l’éthylène faute d’avoir pu identifier les composés volatils en cause. C’est la partie la plus spectaculaire du récit, et la moins solide.

Ce qui se passe quand une chenille mord une feuille

Chez les chênes, les hêtres ou les sapins de nos régions, une morsure déclenche une réaction locale puis générale. Le tissu végétal se modifie autour de la blessure et émet un signal électrique qui se propage, selon Wohlleben, à environ un centimètre par minute. À cette vitesse, il faut plus d’une heure pour que l’information gagne l’ensemble d’un grand arbre.

Une précision s’impose ici, car la formulation courante est fausse : un arbre ne fabrique pas d’anticorps. Les anticorps appartiennent au système immunitaire des vertébrés, et les végétaux n’en possèdent pas. Ce qu’ils produisent, ce sont des métabolites secondaires, tanins, phytoalexines et composés volatils, qui rendent les tissus indigestes ou toxiques. Le résultat est comparable, le mécanisme n’a rien à voir.

La finesse de la réponse, elle, est bien documentée. Un arbre peut identifier l’espèce de l’insecte qui l’attaque à la composition de sa salive, et ajuster sa riposte en conséquence. Les ormes et les pins vont jusqu’à émettre des substances qui attirent de petites guêpes parasitoïdes, lesquelles pondent leurs œufs dans le corps des chenilles. L’arbre n’élimine pas l’agresseur, il appelle son prédateur.

Les substances varient avec les espèces. Le chêne charge son écorce et ses feuilles de tanins amers. Le saule fabrique de la salicine, ce glucoside dont la tisane d’écorce fut l’ancêtre de l’aspirine : bénéfique pour nous, destructrice pour les insectes. La voie aérienne est plus rapide que la voie interne, mais elle se dilue vite : au-delà d’une centaine de mètres, le message n’existe plus. Et il n’est pas privé, puisque le monde animal capte lui aussi ces signaux, ce qui permet aux prédateurs d’arriver au bon endroit.

Le langage des arbres passe aussi par le sol

Les racines d’un arbre couvrent une surface bien supérieure à celle de sa couronne, et elles s’entrelacent avec celles de ses voisins en une multitude de points de contact. Contrairement aux signaux aériens, ce réseau fonctionne par tous les temps, sans vent pour disperser le message. L’information y circule, selon Wohlleben, à environ un centimètre par seconde, soit soixante fois plus vite que dans les tissus aériens.

Là où les racines ne se touchent pas, les champignons prennent le relais. Les mycorhizes, ces associations entre les racines et les filaments fongiques appelés hyphes, mettent en contact des arbres éloignés et parfois d’espèces différentes. Une cuillerée à café de terre forestière peut contenir plusieurs kilomètres de ces filaments, et un seul champignon peut s’étendre sur plusieurs kilomètres carrés : le plus vaste connu, un Armillaria de l’Oregon, couvre près de neuf kilomètres carrés, davantage que Pando, le plus lourd organisme vivant connu.

C’est ce maillage souterrain que la vulgarisation a baptisé le wood wide web. Wohlleben ajoute que les graminées et probablement toutes les plantes de la communauté forestière y participent, et que la végétation des zones cultivées est au contraire silencieuse, la sélection et le labour ayant fait perdre aux plantes agricoles cette aptitude. Ces deux affirmations sont les siennes et n’ont pas été démontrées.

Tous les signaux ne sont pas défensifs, loin de là. Les fleurs des arbres fruitiers, des saules et des châtaigniers diffusent des messages olfactifs destinés à attirer les abeilles, le nectar récompensant une pollinisation accomplie à leur insu. La forme et la couleur des fleurs remplissent la même fonction par la vue, en les détachant du vert du feuillage.

Le langage des arbres : ce que la science établit et ce qu’elle discute

Trois choses sont solidement acquises. Les arbres émettent bien des composés volatils lorsqu’ils sont attaqués. Des plantes voisines peuvent y réagir en préparant leurs propres défenses. Et les associations mycorhiziennes entre racines et champignons existent, sont très répandues et sont essentielles à la nutrition des arbres.

La suite est plus disputée. En février 2023, Justine Karst, Melanie Jones et Jason Hoeksema ont publié dans Nature Ecology & Evolution une revue de la littérature qui a fait grand bruit. Leur conclusion porte sur trois affirmations devenues populaires : que les réseaux mycorhiziens communs seraient largement répandus dans les forêts, que les arbres adultes transféreraient par leur intermédiaire des ressources aux semis en favorisant leur survie, et qu’ils enverraient préférentiellement des signaux à leurs propres descendants. Aucune des trois, écrivent-ils, n’est étayée par les données disponibles.

Le détail est instructif : sur les vingt-six études qu’ils ont réexaminées, les effets rapportés du transfert de ressources sont majoritairement neutres, et les effets positifs sont contrebalancés par autant d’effets négatifs. Les auteurs ne nient pas l’existence des réseaux, ils contestent les bénéfices qu’on leur prête, et ils pointent un biais de citation : les résultats favorables à l’hypothèse ont été beaucoup plus repris que les autres.

Le livre de Wohlleben a lui-même essuyé des critiques nourries. En Allemagne, les professeurs Christian Ammer et Jürgen Bauhus y ont vu un « conglomérat de demi-vérités fondées sur des sources choisies selon ses propres appréciations », et une pétition a réuni 4 500 signatures dans dix-huit pays. En France, le forestier Bernard Roman-Amat lui reproche des « sources absentes ou non vérifiables, des extrapolations non justifiées, des interprétations abusives ». Le reproche principal n’est pas l’erreur, c’est l’absence de frontière visible entre le fait établi et l’interprétation de l’auteur.

Faut-il pour autant jeter le livre ? Non. Il a donné à des centaines de milliers de lecteurs l’envie de regarder une forêt autrement, et son avertissement final reste juste : détruire une forêt ancienne ou labourer intensivement ne supprime pas seulement des arbres, cela détruit des siècles de connexions souterraines qui ne se reconstituent pas en une génération. Il faut simplement le lire pour ce qu’il est, un essai de forestier, et non un manuel. Sur la manière dont les arbres s’organisent sans se toucher, voyez aussi notre article sur la timidité des arbres.

Questions fréquentes

Les arbres communiquent-ils vraiment entre eux ?

Ils échangent des signaux, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Un arbre attaqué émet des composés volatils, et ses voisins peuvent modifier leur chimie en conséquence : c’est établi. Savoir s’il s’agit d’un message adressé ou d’une simple fuite chimique que d’autres exploitent reste ouvert, et la seconde interprétation est la plus prudente.

Qu’est-ce que le « wood wide web » ?

C’est le surnom donné au réseau de champignons mycorhiziens qui relie les racines des arbres d’une forêt. Le réseau existe bel et bien. En revanche, l’image d’un internet forestier par lequel les arbres s’enverraient des ressources et des messages est aujourd’hui contestée : la revue de Karst, Jones et Hoeksema de 2023 conclut que ces bénéfices ne sont pas démontrés.

Les arbres ressentent-ils la douleur ?

Non, au sens où nous l’entendons. La douleur suppose un système nerveux et un cerveau, dont les végétaux sont dépourvus. Ils détectent une agression et y réagissent chimiquement et électriquement, de façon parfois très fine, mais sans en éprouver quoi que ce soit. C’est l’un des points sur lesquels le vocabulaire empathique de la vulgarisation induit le plus en erreur.

Faut-il croire La Vie secrète des arbres ?

Il faut le lire en sachant ce qu’on lit. Le livre repose sur des observations réelles et sur des travaux scientifiques existants, mais il les prolonge par des interprétations personnelles que rien ne signale au lecteur. Les faits sont souvent justes, les conclusions vont souvent plus loin que les données. C’est un excellent point de départ, pas une référence.

Citation sur les arbres :

« Celui qui a planté l’arbre doit l’arroser. »

Proverbe indien

Références

  • Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres, Les Arènes, 2017 (édition originale allemande, 2015).
  • Justine Karst, Melanie D. Jones et Jason D. Hoeksema, « Positive citation bias and overinterpreted results lead to misinformation on common mycorrhizal networks in forests », Nature Ecology & Evolution, février 2023.
  • Wouter van Hoven, travaux sur les tanins des acacias et la mortalité des koudous dans le Transvaal, 1981-1986.

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