Génération perdue (1883-1900) : une génération sacrifiée en quête de sens

La génération perdue désigne, selon les théoriciens des générations William Strauss et Neil Howe, la cohorte née entre 1883 et 1900. Devenue majeure pendant la Première Guerre mondiale, la génération perdue a traversé les tranchées avant de connaître les années folles, deux expériences que rien ne préparait à se succéder. L’expression désigne aussi, dans un sens plus étroit, le groupe d’écrivains et d’artistes américains qui ont fait de Paris leur capitale pendant l’entre-deux-guerres, et dont les œuvres ont donné à la génération perdue son visage littéraire.

Qui compose la génération perdue

Les bornes de 1883 et 1900 encadrent ceux qui avaient entre quatorze et trente et un ans en 1914. Autrement dit, la totalité des classes d’âge mobilisables. C’est la seule génération du XXe siècle dont l’entrée dans l’âge adulte coïncide intégralement avec un conflit mondial.

Chaque pays lui a donné son nom. En Europe on parle de génération de 1914, en France de génération du feu. Les Britanniques disent parfois la génération des tranchées. Toutes ces appellations désignent le même fait : une classe d’âge définie moins par ses idées que par ce qui lui est arrivé.

D’où vient l’expression génération perdue

La formule revient à Gertrude Stein, qui l’aurait lancée à Ernest Hemingway dans son atelier parisien de la rue de Fleurus : vous êtes tous une génération perdue. Hemingway la reprend en exergue du Soleil se lève aussi en 1926, et elle passe aussitôt dans le langage courant.

Perdue, la génération l’est en deux sens. Perdue au sens propre, puisque le conflit a fauché ses effectifs : environ vingt millions de morts et autant de blessés, dans une guerre où les chars, l’aviation et la mitrailleuse ont rendu la protection individuelle illusoire. Perdue au sens figuré, parce que les survivants ne retrouvent plus le monde qu’ils avaient quitté.

Les traits de la génération perdue

  • La rupture avec les parents. Elle rejette en bloc l’idéologie patriotique, progressiste et matérialiste au nom de laquelle on l’avait envoyée au front.
  • Le scepticisme envers l’autorité. Institutions, discours officiels et promesses de progrès ont perdu tout crédit après quatre ans de communiqués démentis par le terrain.
  • Le cynisme sur l’avenir de l’humanité. L’idée d’une civilisation qui progresse mécaniquement ne survit pas à Verdun.
  • L’hédonisme comme réponse. Faute de croire à un sens collectif, elle cherche la légèreté, la fête et l’intensité de l’instant.
  • Le sentiment d’une vie sans but. Frivolité, complaisance envers soi-même, nostalgie d’un passé idéalisé qui n’a probablement jamais existé.
  • Le déracinement. Beaucoup vivent sans attaches durables, changent de ville et de pays, et font de l’errance un mode de vie autant qu’un thème littéraire.

Paris, capitale des expatriés

Les États-Unis des années 1920 connaissent une prospérité inédite. L’exode rural et les gains de productivité en font le pays le plus riche du monde, où émergent la consommation et le divertissement de masse. Fitzgerald baptise la période l’âge du jazz.

Cette croissance laisse pourtant sur le bord de la route quantité de désenchantés. Artistes, écrivains et leurs mécènes traversent l’Atlantique vers une Europe où la vie coûte moins cher et bouillonne davantage. Paris devient leur quartier général : librairies anglophones, ateliers, cafés de Montparnasse.

Le Volstead Act de 1919, appliqué à partir de janvier 1920, ajoute au tableau. En interdisant l’alcool, la prohibition fait prospérer le crime organisé et les bootleggers dont Al Capone reste la figure, et renforce paradoxalement le climat de décadence qu’elle prétendait combattre. Ne se reconnaissant plus dans la politique de retour à la normale du président Harding, la génération en prend systématiquement le contrepied.

Les œuvres et la chute

Mort du rêve américain, décadence, impuissance, désorientation, idéalisation du passé : ces thèmes reviennent d’un livre à l’autre chez Ernest Hemingway, Francis Scott Fitzgerald, John Dos Passos, William Faulkner, Ezra Pound et Gertrude Stein. Le cercle parisien accueille aussi des non-Américains, à commencer par l’Irlandais James Joyce.

La Grande Dépression met un terme brutal à la frénésie. Entrée dans la force de l’âge, la génération bascule dans la misère économique et sociale. La plupart regagnent alors leur pays d’origine et changent de sujet : John Steinbeck décrit l’effondrement dans Les Raisins de la colère, Dos Passos dans sa trilogie U.S.A. Le désenchantement esthétique cède la place au constat social.

Sa place dans la succession des générations

Questions fréquentes

Pourquoi parle-t-on de génération perdue ? L’expression a deux niveaux de lecture. Au sens démographique, la génération est perdue parce que la Première Guerre mondiale a décimé ses classes d’âge, avec près de vingt millions de morts. Au sens moral, elle est perdue parce que les survivants ne parviennent plus à croire aux valeurs qui avaient justifié le conflit, et se retrouvent sans repères dans un monde d’après-guerre qui prétend reprendre son cours normal.

Qui a inventé l’expression lost generation ? Gertrude Stein, écrivaine américaine installée à Paris, l’aurait employée dans une conversation avec Ernest Hemingway. Celui-ci la place en exergue de son roman Le soleil se lève aussi, publié en 1926, ce qui assure sa diffusion mondiale. Stein elle-même, née en 1874, n’appartient pas à la cohorte qu’elle nomme : elle en est l’observatrice et la marraine plutôt que le membre.

Quels sont les écrivains de la génération perdue ? Le noyau américain réunit Ernest Hemingway, Francis Scott Fitzgerald, John Dos Passos, William Faulkner et Ezra Pound, auxquels s’ajoutent Gertrude Stein comme figure tutélaire et Sylvia Beach comme éditrice. Le cercle parisien accueille aussi des auteurs venus d’ailleurs, notamment l’Irlandais James Joyce, dont Ulysse paraît à Paris en 1922. Tous ne relèvent pas de la même cohorte, mais ils partagent le même lieu et le même moment.

Quelle différence entre génération perdue et génération grandiose ? Vingt ans les séparent et tout les oppose dans le rapport à la guerre. La génération perdue, née avant 1900, a fait la Première Guerre mondiale et en est revenue désabusée, hostile aux grands récits. La génération grandiose, née entre 1901 et 1924, a fait la Seconde et en est revenue avec le sentiment d’avoir accompli quelque chose de nécessaire. La première a produit une littérature du désenchantement, la seconde a reconstruit.

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Les grandes générations sociales occidentales du XXe et du XXIe siècle

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