Tomber dans les pommes signifie s’évanouir, perdre connaissance. L’expression est attestée en 1889 et, malgré les apparences, tomber dans les pommes n’a probablement jamais eu grand-chose à voir avec le fruit. Voici ce que l’on sait vraiment de l’origine de tomber dans les pommes, entre une hypothèse séduisante mais chronologiquement intenable, une lettre de George Sand et une coutume de théâtre.
Que veut dire tomber dans les pommes ?
L’expression décrit une perte de connaissance brutale et brève. Elle appartient au registre familier, mais elle est comprise de tous et s’emploie aussi bien dans la conversation que dans la presse.
Le français dispose d’une gamme complète pour dire la même chose, et le choix du mot situe immédiatement le niveau de langue. Dans le registre soutenu, on dira défaillir, se pâmer, tomber en pâmoison ou tomber en syncope. Dans le registre courant, s’évanouir ou perdre connaissance. Dans le registre familier, tourner de l’œil, tomber dans les vapes, ou tomber dans les pommes.
Une nuance mérite d’être notée : l’expression désigne la chute, le basculement, et non l’état qui suit. On tombe dans les pommes, puis on revient à soi. Personne ne dit qu’il en est sorti.
D’où vient l’expression tomber dans les pommes ?
L’hypothèse des « pâmes », séduisante et intenable
C’est l’explication que l’on lit partout. Les « pommes » seraient une déformation des « pâmes », de l’ancien verbe se pâmer, qui signifie perdre connaissance et qui a donné tomber en pâmoison, locution classique du XVIIe siècle. Le rapprochement sonne juste, et c’est bien là le problème.
Car la chronologie s’y oppose. Le substantif « pâmes » n’est plus employé depuis le XVe siècle, quand notre expression n’apparaît qu’à la fin du XIXe. Quatre siècles séparent les deux : on voit mal par quel chemin la déformation aurait voyagé, et aucun texte intermédiaire ne l’atteste. L’hypothèse est donc jolie, et probablement fausse.
La lettre de George Sand
La piste la plus solide passe par George Sand. Dans une lettre à Madame Dupin, la romancière emploie la formule être dans les pommes cuites pour dire qu’elle est au bout de ses forces. On reconnaît là le sens de « être cuit », c’est-à-dire épuisé, hors d’usage, incapable d’aller plus loin.
De l’épuisement à l’évanouissement, le glissement est court. La locution de Sand, peut-être aidée par le souvenir lointain de se pâmer, aurait donné la forme que nous employons. C’est l’explication que retiennent la plupart des dictionnaires d’expressions.
Ce qu’on ne sait pas
Il faut le dire clairement : l’origine reste incertaine, et les ouvrages spécialisés le reconnaissent eux-mêmes. Ce qui est établi, c’est la date de première attestation, 1889, et le fait que le fruit n’a probablement rien à voir dans l’affaire. Tout le reste relève de l’hypothèse raisonnée.
Les pommes cuites, du théâtre à la langue courante
Un détail donne du poids à la piste des pommes cuites. Au XIXe siècle, le théâtre est le grand divertissement populaire, et le public y manifeste bruyamment : on siffle, on hue, et l’on jette. « Recevoir des pommes cuites » signifiait alors se faire copieusement chahuter sur scène.
La preuve la plus amusante de cet usage est un journal. Un périodique parisien consacré aux concerts, aux théâtres et aux spectacles s’intitulait La Pomme cuite, et il est aujourd’hui conservé à la Bibliothèque nationale de France. Un titre pareil ne s’explique que si l’expression était immédiatement comprise de tous les lecteurs : la pomme cuite, c’était la critique, le sifflet, la sanction du public.
Rien ne prouve que cette coutume ait engendré à elle seule notre expression, mais elle installe durablement dans la langue l’idée d’une pomme cuite associée à la chute et à la déconfiture. Le terrain était préparé.
Les synonymes de tomber dans les pommes
- Registre soutenu : défaillir, se pâmer, tomber en pâmoison, tomber en syncope, choir sans connaissance.
- Registre courant : s’évanouir, perdre connaissance, avoir un malaise, faire un malaise.
- Registre familier : tourner de l’œil, tomber dans les vapes, tomber dans le cirage, partir en vrille.
- Vocabulaire médical : la syncope désigne une perte de connaissance brève liée à une baisse du débit sanguin cérébral ; la lipothymie, le malaise avec sensation d’évanouissement imminent mais sans perte de connaissance complète.
Cette richesse est typique du français, qui multiplie les manières de dire une même chose en fonction de celui qui parle et de celui qui écoute. On en trouve d’autres exemples dans nos 100 connecteurs logiques, nos 40 expressions impersonnelles et nos 77 locutions latines.
Questions fréquentes
Depuis quand dit-on tomber dans les pommes ?
La première attestation écrite date de 1889. L’expression est donc récente à l’échelle de la langue, ce qui est précisément l’argument qui affaiblit l’hypothèse d’une déformation de « pâmes », mot disparu depuis le XVe siècle.
Pourquoi des pommes et pas un autre fruit ?
Parce que la pomme cuite était, au XIXe siècle, une image courante de la chose molle, affaissée, sans tenue, et le projectile symbolique du public de théâtre. George Sand écrit d’ailleurs « être dans les pommes cuites » pour dire son épuisement. Le fruit n’intervient pas pour lui-même, mais pour ce qu’il évoque une fois cuit.
Quelle différence entre tomber dans les pommes et faire un malaise ?
Tomber dans les pommes suppose une perte de connaissance effective. Faire un malaise est plus large et couvre aussi le simple étourdissement, sans perte de conscience. Les médecins distinguent d’ailleurs la syncope, avec perte de connaissance, de la lipothymie, qui n’en comporte pas.
Dit-on tomber dans les pommes ou tomber dans les vapes ?
Les deux se disent et signifient la même chose, dans le même registre familier. « Tomber dans les vapes », plus tardif, vient de « vapeurs », terme qui désignait au XVIIIe siècle les malaises attribués aux exhalaisons du corps. Les deux expressions sont donc bâties sur une explication médicale devenue fausse.
L’expression en littérature :
« Le docteur Baumal, c’est lui qu’on appelait rue de la Pompe pour s’occuper des gars qui étaient tombés dans les pommes ; il les ranimait, et on recommençait à leur tortiller les doigts de pied. »
Simone de Beauvoir, Les Mandarins, 1954