L’expression tirer les marrons du feu a la particularité d’avoir presque inversé son sens au fil du temps. À l’origine, celui qui tire les marrons du feu prend tous les risques pour qu’un autre en profite. Aujourd’hui, on l’emploie surtout pour désigner celui qui tire avantage d’une situation. Pour comprendre ce glissement, il faut remonter à une fable de La Fontaine et à un singe très malin. Voici la signification, l’origine et l’emploi de tirer les marrons du feu, et pourquoi tirer les marrons du feu prête parfois à confusion.
Tirer les marrons du feu : signification
L’expression a deux sens, presque opposés :
- sens d’origine : prendre des risques ou se donner de la peine pour le seul profit d’autrui, en être la dupe ;
- sens moderne : tirer profit d’une situation, souvent au détriment des autres, voire s’attribuer le mérite d’un travail accompli par quelqu’un d’autre.
Le sens d’origine reste celui des dictionnaires de référence, mais l’usage courant privilégie aujourd’hui le second. Dans le doute, mieux vaut que le contexte lève toute ambiguïté : c’est lui qui a pris tous les risques, mais c’est son associé qui a tiré les marrons du feu.
D’où vient l’expression tirer les marrons du feu ?
Sa forme complète était « tirer les marrons du feu avec la patte du chat ». L’image est connue bien avant La Fontaine. Selon La Culture générale, un texte de 1604 parle déjà de celui qui se sert d’un autre « comme le singe de la patte du chat », et l’expression complète apparaît chez Jean Boucher en 1612. En 1640, Antoine Oudin la définit dans ses Curiositez françoises comme le fait de se tirer d’un danger ou d’un dommage par le moyen d’une autre personne.
Molière l’emploie en 1655 dans L’Étourdi, et le Dictionnaire de l’Académie française l’enregistre en 1718 : se servir adroitement d’un autre pour faire quelque chose dont on espère un profit, mais qu’on n’ose pas faire soi-même, précise le dictionnaire de l’Académie.
Le Singe et le Chat de La Fontaine
C’est Jean de La Fontaine qui a rendu l’expression célèbre, avec sa fable Le Singe et le Chat (livre IX, 1678). Bertrand, le singe, et Raton, le chat, vivent chez le même maître. Voyant des marrons griller dans la cheminée, le singe flatte le chat pour qu’il aille les chercher :
Bertrand dit à Raton : Frère, il faut aujourd’hui / Que tu fasses un coup de maître. / Tire-moi ces marrons. Si Dieu m’avait fait naître / Propre à tirer marrons du feu, / Certes marrons verraient beau jeu. / Aussitôt fait que dit : Raton avec sa patte, / D’une manière délicate, / Écarte un peu la cendre, et retire les doigts, / Puis les reporte à plusieurs fois ; / Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque. / Et cependant Bertrand les croque.
Une servante arrive, et les deux compères s’enfuient : Raton s’est brûlé la patte pour rien. La morale vise les princes qui, flattés, vont « s’échauder en des provinces pour le profit de quelque roi ». Le sujet de la fable n’est pas de l’invention de La Fontaine : l’histoire circulait déjà au XVIe siècle, notamment dans un recueil de fables du Flamand Peeter Heyns traduit en 1578. Retrouvez les morales des fables de La Fontaine.
Un sens qui s’est inversé
Avec le temps, la fin de l’expression, « avec la patte du chat », a disparu. Privée de ce détail, l’image est devenue ambiguë : celui qui tire les marrons du feu est-il le chat qui se brûle, ou celui qui finit par les manger ? Beaucoup de locuteurs ont retenu l’idée d’un exploit qui rapporte un bénéfice, d’où le sens moderne de « tirer profit d’une situation ».
Ce glissement a sans doute été favorisé par la proximité avec d’autres expressions, comme tirer son épingle du jeu, qui signifie se sortir adroitement d’une affaire difficile, ou tirer la couverture à soi, rappelle La Langue française.
Comment employer tirer les marrons du feu ?
Exemples
- sens d’origine : il a pris tous les risques et s’est brûlé les doigts ; il n’a fait que tirer les marrons du feu pour son patron ;
- sens moderne : pendant que ses concurrents s’affrontaient, cette entreprise a su tirer les marrons du feu.
Synonymes
- pour le sens d’origine : travailler pour le roi de Prusse, servir de dupe, se sacrifier pour autrui ;
- pour le sens moderne : tirer son épingle du jeu, tirer la couverture à soi, rafler la mise.
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Citation :
« C’est ne se point commettre à faire de l’éclat, / Et tirer les marrons de la patte du chat. »
Molière, L’Étourdi (1655), acte III, Mascarille